Livres - BD

De la même manière qu'un lien très fort, dont on a conservé le témoignage grâce à «Rome, Naples et Florence» (1817 et 1826) et aux «Promenades dans Rome», unissait Stendhal et l'Italie, un rapport étroit s'est établi, un siècle plus tard (au moment où l'auteur de «La Chartreuse de Parme» s'attendait à être lu par les «happy few») entre ce haut lieu de la civilisation occidentale et Milos Tsernianski.

Cet écrivain serbe est né en 1893 à Czongrad, une ville aujourd'hui hongroise, dans la famille d'un notaire désargenté. Il fit ses études à Timisoara, où il apprit le français. Enrôlé dans l'armée autrichienne, il fut blessé en Galicie. La paix revenue, il publia ses premiers vers et tâta du journalisme. Partagé entre la littérature, les musées et les stades de football, il fit - à l'instar d'Ivo Andric, rencontré dans un hôpital - une carrière diplomatique qui le conduisit à Rome, peu avant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque l'Allemagne et l'Italie portèrent la guerre en Yougoslavie, il rejoignit son gouvernement à Londres, où il resta exilé jusqu'en 1965. Douze ans plus tard, il mourut après avoir publié des oeuvres qui lui ont valu l'admiration de ses compatriotes et un semblant de reconnaissance en France: en 1986, «Migrations» y avait obtenu le Prix du meilleur roman étranger.

AU LARGE DU ROMAN...

La traduction de «Chez les Hyperboréens» devrait lui valoir, en toute justice, la notoriété à défaut du succès de librairie qui, aujourd'hui, s'accorde prioritairement aux effets de mode. N'ayons pas peur des mots: ce livre est un chef-d'oeuvre inclassable (aux frontières du genre romanesque, du Journal littéraire et du reportage) qui devrait trouver place dans la bibliothèque de tout honnête homme.

Pris dans la tourmente de l'Histoire, Tsernianski raconte comment il vécut à Rome en marge des calamités du moment. Chaque jour, il se prépare à l'inéluctable: le départ, l'expulsion. Mais, en attendant, il entretient la petite flamme de l'équanimité. Il continue à fréquenter ses amis: deux officiers italiens qui partiront bientôt pour le front, un marquis amoureux de la plus belle femme de Rome (qu'il finira par épouser bien qu'elle soit éprise de... Pie XII!), le professeur della Cloetta (un spécialiste de Raphaël) avec lequel il dîne en ergotant sur les sonnets de Michel-Ange, sans parler des autres protagonistes dont le parcours relève trop de l'imaginaire pour n'être point réel...

... ET PROCHE DE LA RENAISSANCE

Si ces personnages traversent l'oeuvre, ils n'en sont pas pour autant les héros. Pour découvrir ceux-ci, mieux vaut se tourner vers les sites - les pierres antiques, les églises... -, revenir à l'histoire et à la culture des hommes qui les ont construits, les ont parcourus et en ont fait leur patrimoine. Car Tsernianski jette un pont par-dessus les siècles. Il ramène son lecteur au temps des premiers empereurs romains. Il s'emploie curieusement à réhabiliter Tibère ou à soutenir qu'Ovide fut banni sur les bords de la mer Noire, tel un dissident d'aujourd'hui, pour ses idées religieuses. Il lui propose aussi plus d'une halte à l'époque de la Renaissance afin de plaider pour le génie et la moralité de Michel-Ange, qui tint dans ses bras son père mourant de la peste et trouva en Vittoria Colonna une consolatrice admirable en ses vieux jours.

Enfin, Tsernianski aime les gens du Nord... «On ne naît pas Hyperboréen, mais on le devient après sa naissance. (...) Je suis un Flamand. Le fils d'un pays plat. (...) J'aime ma plaine, riche de fantasmagories. C'est là qu'on vit bien.» Mais il ne faut pas en douter: sa vraie patrie reste celle des poètes, qui, écrit-il, révèlent à l'homme que les valeurs fondamentales de la vie ne changent pas et que tout est vanité. On comprend mieux, dès lors, que sa femme l'ait surpris à détruire certains de ses livres à la fin de sa vie, comme, à la veille de s'éteindre, Michel-Ange avait cassé nombre de ses sculptures et Gogol brûlé la dernière partie des «Âmes mortes».

© La Libre Belgique 2005