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HISTOIRE

C'était à New York, le 11 septembre... 2000. Un dîner de gala était organisé par la Chambre de commerce belgo-américaine dans les salons somptueux du Metropolitan Club. Le prince Philippe y prononça un discours plein d'esprit et d'humour, contenant notamment ces propos: `Je voudrais vous emmener dans une petite visite belge de New York... Nous pourrions commencer au New York Police Department où le médecin-chef a un diplôme de médecine de l'Université de Bruxelles. Nous pourrions aussi aller à Battery Park et observer un monument en l'honneur de ceux qui ont créé New York: vous noterez qu'il y est fait mention de Peter Minuit, premier gouverneur de Manhattan, originaire du sud de Bruxelles. Si les Hollandais peuvent bien clamer qu'ils ont fondé la Nouvelle-Amsterdam, ils ont en tout cas mandaté un Belge pour le faire à leur place!´

La colonie hollandaise de Nouvelle-Hollande dont le centre, la Nouvelle-Amsterdam, se trouvait à la pointe méridionale de Manhattan, fut en effet achetée aux Algonquins en 1626, au nom de la Compagnie hollandaise des Indes occidentales, le directeur général de la colonie étant Peter Minuit de 1626 à 1631. Le prix: quelques colliers et des perles représentant une somme de 60 florins ou 24 dollars. Les premières familles n'étaient pas hollandaises mais wallonnes et protestantes, établies aux Provinces-Unies à cause de la scission religieuse des anciens Pays-Bas. Nieuw-Amsterdam ne devait devenir New York qu'après être tombée aux mains des Anglais en 1664 1. Caprices de la postérité: les manuels scolaires ne retiennent généralement que le nom du gouverneur qui capitula alors, Peter Stuyvesant, alors que celui de son lointain prédécesseur est ignoré.

Telle est l'histoire vraie, aujourd'hui toutefois ébranlée sur un point qui ne laisse pas insensible dans la commune concernée: le `sud de Bruxelles´ dont parlait l'héritier du trône, désignant le village d'Ohain. Depuis près de soixante ans, les auteurs traitant du sujet ont répété avec une belle constance que le pionnier de la future Big Apple y avait au moins vécu, s'il n'en était pas natif. Mais sur quelles bases?

C'est ce que Jacques Mévisse, un de ces historiens amateurs qui en remontrent parfois aux professionnels, a voulu contrôler dans le cadre de recherches généalogiques familiales. Et son verdict tombe comme un couperet: il n'existe aucune trace d'un Minuit à cette époque, ni à Ohain ni dans les environs. Si l'origine du personnage dans les Pays-Bas méridionaux d'alors - et donc dans l'espace belge actuel - peut encore être soutenue, son itinéraire ne paraît pas passer par le Brabant.

Son berceau? Il pourrait bien s'être trouvé à Wesel en Allemagne (Rhénanie), où la recherche locale a permis d'identifier un Jehan Minuit arrivé en janvier 1581, venant de Valenciennes (qui n'était pas encore française) et ayant vécu à Anvers ou dans son hinterland. Il commerçait avec la Hollande toute proche et eut un fils, Pierre Minuit, marié en 1613 à une patricienne de Clèves avec laquelle il a eu lui aussi un fils. Ce Pierre se serait établi plus tard à Utrecht puis à Amsterdam d'où il serait parti à l'aventure outre-Atlantique. La ville de Wesel, en tout cas, en est convaincue et lui a élevé, en 1963, son monument de fondateur de New York (et aussi de Wilmington, à l'embouchure du Delaware).

Une autre hypothèse est envisagée par Jacques Mévisse. Dès 1967, `L'Intermédiaire des généalogistes´, revue du Service de centralisation des études généalogiques et démographiques de Belgique (SGCD), publiait sans faire de vagues des feuillets révélant l'existence d'un Pierre Minuit qui testa à Tournai en 1556, dont un des enfants, Jehan, eut lui-même des enfants parmi lesquels un porta le prénom de son père et eut à son tour pour fils le `bon´ Pierre Minuit qu'on retrouvera à Wesel. Pourquoi pas? Certaines données tendent à indiquer que pendant les troubles religieux, la famille, `hérétique´, partit pour Anvers alors contrôlée par les gueux. Voilà, en tout cas, du pain sur la planche pour les historiens des deux cités scaldéennes...

L'érudit s'est enfin penché sur des pistes françaises, mais celles-ci se sont avérées être des impasses: ainsi pour celle qui tranche en faveur de la ville homonyme d'Ohain dans le canton de Trélon - où pas le moindre indice n'a été trouvé - ou pour celle de Jean-Pierre Richardot, spécialiste des huguenots, qui titrait fièrement dans `Historia´, en février 2000: `Un Ch'timi fonde New York´ (un Ch'timi, en dialecte picard, est un habitant de l'actuel Nord de la France). Selon l'auteur, les Minuit seraient originaires de Valenciennes et de Cambrai. `J'ai écrit à Richardot pour lui demander sur quelle source il s'appuyait, explique Jacques Mévisse. Il ne m'a pas répondu. J'ai réécrit et de nouveau je n'ai pas reçu de réponse... J'ai fini par lui téléphoner. Il s'est excusé, il m'a dit qu'il était débordé, qu'il avait perdu ses sources (!) mais qu'il allait me répondre. Actuellement, je n'ai toujours pas cette réponse. Il a peut-être sollicité un peu l'histoire...´ Tel serait, en tout cas, l'avis des cercles historiques de la région.

Comme on le voit, les zones d'ombre demeurent mais une certitude s'impose: exit le Minuit ohannais qu'aucun document ne corrobore. La bourgmestre de l'entité de Lasne, Brigitte Defalque, a pris les choses avec philosophie. `Elle n'a heureusement pas eu le réflexe de certains potentats de jadis: couper la tête à celui qui apporte les mauvaises nouvelles!´, plaisante M. Mévisse. Elle a préféré prendre les devants et présenter elle-même, devant la presse, les résultats de la recherche, publiés par le Cercle d'histoire de Lasne 2. `Nous avons un sentiment un peu partagé, concède-t-elle. Il y a à Ohain un quartier Manhattan qui existe depuis 21 ans, avec des noms de rues qui rappellent Pierre Minuit. On ne va pas changer les dénominations de ces rues parce que Pierre Minuit venait de Tournai. Tant mieux pour Tournai, tant pis pour Lasne!´

Reste - et ce n'est pas le moins instructif - à expliquer la genèse de la rumeur historique et la manière dont elle s'est imposée. Son point de départ est très précisément situé: il s'agit d'un livre de Robert Goffin, intitulé `De Pierre Minuit aux Roosevelt´, publié en 1943 aux Editions Brentano's. Son mérite n'était pas mince mais il fut écrit dans un contexte particulier. Son auteur, un avocat parti aux Etats-Unis pour échapper à l'occupation allemande, se trouvait désemparé, ne pouvant plus exercer son métier. Le consul de Belgique à New York lui avait conseillé de se mettre au service de sa patrie et de tenter, par la parole et par la plume, de motiver les Américains, toujours neutres à ce moment, en faveur d'un ralliement à la cause des Alliés.

`Il a alors établi un parallèle entre sa situation et celle des colons wallons qui ont fondé New York´, constate Jacques Mévisse. L'épopée était déjà connue dans ses grandes lignes et avait été évoquée notamment en 1924, lors de la célébration du tricentenaire de la ville, marquée par l'inauguration du monument aux Wallons. Goffin, du coup, remit sur le métier un ouvrage amorcé avant la guerre et pour lequel il avait découvert, aux Archives générales du Royaume semble-t-il (mais on ne sait pas dans quel fonds), la mention d'un Jehan Minuit, censier à Ohain vers 1560.

Le juriste s'étant intéressé à un complot contre le duc d'Albe, tramé au manoir d'Ohain et qui échoua, on devine comment il se mit à opérer toute une série de déductions. `Il se prévalait de l'intuition des surréalistes dont les chemins tortueux mènent à la connaissance, explique son contradicteur. Et il est vrai que c'est une méthode qui peut donner des résultats. Mais encore faut-il vérifier s'ils tiennent la route...´ L'échec de la conspiration anti-espagnole avait entraîné la fuite de ses auteurs. Que Minuit ait pu ne pas en faire partie? Cela ne vint pas un instant à l'idée de Goffin. Qu'il puisse ne pas y avoir de lien de famille entre le Jehan Minuit des archives et `the´ Pierre Minuit, né vers 1580? Pas question d'y penser non plus. L'absence de mention dans les sources locales, plutôt troublante pour un censier? Fausse objection encore aux yeux de celui qui n'était pas pour rien un défenseur professionnel. Lesdits registres, se convainquit-il, ne commencent qu'en 1600 et sans doute, à cette date, les Minuit avaient-ils tous péri ou fui. `Et pourtant, dans les greffes scabinaux, on voit que le seigneur d'Ohain Jean Hinckaert, l'âme du complot, et les autres participants sont revenus à Ohain quand la période agitée a pris fin après la chute d'Anvers en 1585. On retrouve tous ces gens, mais pas Minuit.´

Assis au bord de l'Hudson, laissant voguer sa pensée jusqu'aux rives du lointain pays natal, Goffin se mettait volontiers dans la peau de son héros. Ses rêveries se traduisent, dans son livre, par des pages très peu scientifiques, où il l'imagine à Manhattan voulant fonder un village et renonçant à l'appeler Ohain parce que cela risque de ne pas plaire aux Hollandais. `C'est alors, écrit Goffin, que le gouverneur le latinise et que ce coin situé près de Brooklyn devient pour toujours `Gowanus´... Et d'appeler la toponymie new-yorkaise à la rescousse: Gowanus Bay, Gowanus Canal, ces noms que les historiens américains croyaient d'origine indienne, ne venaient-ils pas en fait de notre roman pays?...

Bref: un disciple de Polymnie plutôt que de Clio, qui fit autorité faute d'un réel intérêt des historiens patentés d'alors pour le passé local. `Goffin était une forte personnalité, membre de l'Académie royale, avocat à la cour d'appel, président du Pen Club... On n'a pas osé attaquer un monstre sacré´, suppose en outre Jacques Mévisse. Qui aura peut-être quelques ennuis avec les mânes du cher maître mais pourrait bien, en compensation, voir les Tournaisiens ou les Anversois reconnaissants lui élever une statue! `Ce matin en me rasant, je me disais que toute cette histoire serait un magnifique scénario pour un film, même s'il vaut mieux que ce ne soit pas Spielberg qui s'en occupe.´

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(1) Pour protéger la petite communauté des attaques anglaises ou indiennes, une palissade en bois avait été dressée à la limite nord du territoire. Qui s'appelle aujourd'hui Wall Street.

2 Tél. 02-653.83.84 ou 010-22.99.73, E-mail jolan212@yahoo.fr

© La Libre Belgique 2001