Livres - BD

Lorsqu'un frère est présent, on souhaite parfois jusqu'à sa mort. Lorsqu'il est absent, parti trop vite, on cherche à le rencontrer, à tout savoir sur lui au risque de s'oublier. La vie de fratrie est parfois bien compliquée car elle révèle des sentiments complexes, voire inavouables; thématique drôle, douloureuse ou ambiguë à laquelle la collection Scripto, par le hasard des désirs d'auteurs, vient de consacrer deux épatants romans.

Premier d'entre eux, «On ne meurt pas, on est tué» laisse difficilement indifférent, comme le suggère d'emblée le titre. Perceptible, le malaise s'installe rapidement dans un roman à l'écriture directe, spontanée, brute et cohérente avec les personnages de l'histoire, pudiques et maladroits.

L'intérêt du roman de Patrice Favaro, né à Nice lui aussi, ne réside pas dans son déroulement mais dans le ressenti. L'auteur introduit laconiquement un changement d'esprit, une atmosphère familiale authentique sur fond de chagrin teinté de remords.

Tout, ou du moins l'essentiel, se déroule sur un toit, imbriqué dans d'autres, coincé entre cheminées et antennes de télé, avec, à l'horizon cadré, un petit bout de Méditerranée, cette mer qui toujours invite à se dire. Nous sommes à Nice, bien loin de la Promenade des Anglais et des plages ensoleillées. Coincés dans un logement de concierge, Pa, Man, Carlino, l'aîné, et Gino, le cadet, vivent sur le même palier que leurs grands-parents, le Cecco et la Tosca. Depuis qu'ils ont déménagé, Carlino se sent en terre étrangère alors que son cadet gagne au change.

Seules les journées passées à la Trinité permettent à Carlino d'oublier la violente pauvreté de son quartier mais son frère, en raison d'une douleur à l'aine, réussit encore à se faire porter. «Mon père le prend sur ses épaules, et mon frère s'accroche aux moustaches frisées de Pa comme aux poignées d'un guidon de vélo. Ça fait rire Man. Gino jubile. Il gâche le moindre de mes instants », dit Carlino dont le récit se lit à la première personne, forme toujours appréciée par les jeunes lecteurs. Puis il y aura «l'écliste», instant fatal durant lequel Carlino volera une figurine chère à son frère, la lancera au loin accompagnée d'un voeu secret dont on devinera la teneur au fil des analyses de sang subies par Gino. Très émouvant, bien entendu, mais aussi admirable par la pudeur des sentiments.

NE FAIS PAS DE BRUIT

Deuxième roman de Kate Banks, auteur que les enfants connaissent grâce aux nombreux albums, «Ne fais pas de bruit» se raconte à deux voix, celle de Rachel et du journal intime de son frère Jake. L'adolescente sait peu de choses de ce frère, mort dans un accident de voiture et toujours très présent par le silence des parents sur l'événement et le vide qui s'en suivit. Rachel décide donc de partir à la recherche du disparu en fouillant une chambre restée intacte comme celle du fils de Nanni Moretti.

Dans l'antre du secret, elle trouvera le journal intime de Jake, le lira page par page, y découvrira le vrai reflet d'une image tronquée, celle d'un garçon tout sourire et pourtant rongé par une fragilité inavouée.

Frissonnant pour tous les parents qui croient leur enfant heureux, édifiant pour les jeunes touchés par cet indéfinissable mal-être dont ils ne savent s'il est passager ou incrusté, «Ne fais pas de bruit» montre la difficulté d'être imparfait aux yeux de parents exigeants, entre autres.

Ce roman touchant glisse, de blessure en blessure, jusqu'au fond d'un être peu armé pour suivre la voie tracée d'un père chirurgien mais riche de tant d'autres sensibilités qui, toujours et désespérément, cherchent leur place en ce mode féroce. Engagé sur un chemin trop fréquenté, Jake n'aura d'autre issue que la sortie de route, sans aucune fureur de vivre. Coup de coeur.

© La Libre Belgique 2004