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Peut-on sauver son âme en entreprise? C'est la question que pose Jean Grégor dans «Jeunes cadres sans tête» (Mercure de France, 175 pp., env. 14,50 €), roman qui, comme son titre le stipule, voit les membres de l'élite dirigeante d'une entreprise perdre un à un leur tête. Un handicap physique qui ne les empêche pourtant ni de voir, ni de parler, ni de... diriger. Métaphore de la violence sociale et du cynisme en entreprise, le roman exploite toutes les facettes de cet étêtement galopant, qui sévit dans l'indifférence généralisée: comment un homme sans tête peut-il encore réfléchir? de victime, ne risque-t-il pas de devenir bourreau? qu'en est-il de l'identité, habituellement si influencée par les apparences?

L'écriture de ce roman s'apparente-t-elle à une forme de militantisme?

Face aux gens qui ont du pouvoir et qui en abusent, il faut répondre. Et ma réponse, c'est l'écriture. Autant j'admire les syndicalistes, autant je ne peux en être. Je n'aime pas répondre de façon frontale, je préfère la voie biaisée, d'où une certaine loufoquerie dans ce roman. L'humour et une écriture décalée permettent de dire les choses sans vraiment les dire. C'est un besoin de s'exprimer sans s'engager à fond. Avec «Jeunes cadres sans tête», j'ai voulu montrer comment le travail, sans lequel on n'existe pas, entraîne dans un univers schizophrène et dangereux, parce qu'il fait vivre autant qu'il détruit.

Quelle expérience avez-vous du monde du travail?

J'ai travaillé dans plusieurs entreprises de service. Je suis actuellement salarié dans le secteur de l'aviation. Cela me permet de vivre en totale indépendance par rapport à l'écriture. Mais le recul fonctionne dans les deux sens: recul grâce à l'écriture par rapport au travail, et vice versa. Il y a des moments où je suis salarié, d'autres où je suis écrivain: ma vie est compartimentée, j'appartiens à des mondes différents. Je peux donc avoir le loisir d'écrire un mauvais bouquin parce que je n'ai aucune obligation, ce qui est un luxe. Si on veut tenter des expériences, il faut pouvoir avoir cette possibilité.

Est-ce, pour vous, une situation sans espoir?

Le monde de l'entreprise me laisse sans illusions. C'est un univers commercial. Quelle que soit la qualité du produit, l'important est qu'il se vende et permette l'enrichissement. Même s'il faut passer par des licenciements ou une rationalisation. Seule compte la rentabilité. Il y a cent ans, on exploitait les ouvriers. Aujourd'hui, on exploite les cadres, jusqu'à la dépression nerveuse ou au licenciement.

Le roman verse dans le fantastique. Ce choix s'est-il imposé à vous?

J'aime être à la limite entre le réel et l'irréel. D'autant que l'actualité s'apparente souvent à de la science-fiction: la vache folle, les sous-marins gisant au fond de la Baltique... Tout ceci n'est pas plus aberrant qu'un cadre qui va travailler sans tête. C'est pour moi l'image la plus proche de la réalité, qui renvoie à des personnes interchangeables, là pour exécuter une mission et dépourvues d'identité.

© La Libre Belgique 2003