Livres - BD

Il est très rare qu’un homme politique belge publie un livre d’analyse littéraire sur un grand poète. Jeudi prochain, Paul Magnette présentera à la Bellone à Bruxelles son petit livre, "Pasolini ou la raison poétique suivi de Pasolini politique", édité par les "Midis de la poésie". Il reprend un article et une conférence. Une occasion de l’interroger sur ce rapport étonnant entre littérature et politique.

Comment est née cette passion pour Pasolini (1922-1975) ?

J’étais étudiant, j’avais 19 ans et j’apprenais l’italien quand dans une librairie, j’ai découvert "Une vie violente", un roman de Pasolini qui parle de Rome et des milieux suburbains. J’ai lu ensuite ses autres romans et sa poésie et j’ai convaincu Mario Telo à l’ULB de faire de Pasolini mon sujet de mémoire en sciences politiques, soutenu en cela par Pierre Mertens.

Quel est le rapport entre sciences politiques et poésie ?

C’était une époque influencée par les thèses de Bourdieu sur "Les Règles de l’art". Pour paraphraser Hegel, on pensait que la littérature est fille de son temps. Et on s’interrogeait sur la contribution des intellectuels à l’émancipation des gens.

Pasolini est un homme de gauche.

Il fut un compagnon de route de la gauche, mais qui n’a eu de cesse de déranger la gauche. Il a été exclu du parti communiste. Il était très critique à l’égard de mai 68. Il secouait les certitudes de gauche. Pasolini était un dynamiteur qui n’était jamais là où on l’attendait. Un exemple : il a craint le mouvement d’émancipation sexuelle car, pour lui, ce sera la bourgeoisie qui en profitera pour imposer sa volonté et une norme de jouir, cette prescription du désir qu’on retrouve aujourd’hui dans l’utilisation du corps féminin, du Salon de l’auto à la pornographie. On en vient à tuer le désir à force d’en faire une injonction.

Un poète peut-il faire la révolution ?

Pasolini est dans une ligne qu’on retrouve aujourd’hui chez Jürgen Habermas. Ce qui importe dans l’émancipation d’un individu est de sortir de la standardisation, de "l’homologation", disait Pasolini. Il était fasciné par tout ce qui résistait. Il dénonçait, comme Marcuse et Ilitch, les ravages d’un "développement sans progrès " qui, sous prétexte d’améliorer les conditions de vie, transforme le peuple en une vaste classe moyenne indifférenciée, docile et stérile.

La poésie et la littérature sont-elles plus importantes que la politique comme le disait Mitterrand ? Malraux, ministre, avant de visiter un pays, voulait lire leurs poètes plus que les rapports des spécialistes.

Je suis convaincu que la poésie est la meilleure compréhension d’une communauté humaine. Il faut reconnaître avec humilité que beaucoup de politiciens sont un peu des écrivains ratés. Nous sommes fascinés par les récits, par les mots, par la langue, mais incapables d’entrer en littérature. Comme Mitterrand. Regardez Villepin passionné pas seulement par Napoléon mais aussi par Rimbaud et Lautréamont. La poésie est une forme de résistance culturelle. Il y a chez Pasolini de grands tiraillements que nous vivons tous, et dont aucune science, aucune sociologie, aucune philosophie même, aucune religion, ne peut véritablement rendre compte. Seule la poésie le fait, c’est en cela qu’elle rend nos vies plus belles.

Pasolini avait eu une image célèbre : constatant que les lucioles autour de Rome avaient disparu à cause de la lumière des villes, il en faisait la métaphore de la fin des artistes, victimes "du néocapitalisme d’Etat et de la société consumériste".

J’ai l’impression que les lucioles reviennent. Le monde est à nouveau éclairé par des petites lumières : des initiatives locales, des coopératives, des ateliers de pensée orientale, le succès du film "Demain" de Mélanie Laurent qui en montre des exemples. Jaurès disait déjà que résister ainsi a autant de valeur que de grands mouvements. On avait ces formes de résistance dans les années 60, elles semblent revenir. Ces mouvements de micropolitique, ou la pensée d’un homme come Raoul Vaneigem, situationniste, sont indispensables à la gauche. Beaucoup d’intellectuels italiens et d’écrivains n’ont eu de cesse, depuis sa mort, de dire que Pasolini leur manque.

Pasolini disait qu’à la folie de la peur, il fallait répondre par la folie de rêver. Mais les grandes machines, y compris culturelles, écrasent les créateurs.

Les sociétés les plus étouffées, comme l’Autriche, ont pu susciter de grands créateurs comme Thomas Bernhard alors que les sociétés heureuses créent peu.

---> Paul Magnette, "Pasolini", Midis de la poésie, L’Arbre à paroles, 55 pp.


Ses lectures

Pasolini et Darwich. Paul Magnette juge les films de Pasolini très "datés" et ses derniers - "Salo" - très provocateurs. Il leur préfère sa poésie et, en particulier, sa "Poésie en forme de rose" qui reste "magnifique". Dernièrement, il a lu Mahmoud Darwich.

Mérite wallon. Comme ministre-Président, il a eu le "plaisir" d’accorder le mérite wallon à deux poètes de Gembloux : William Cliff, "splendide", et Jean-Claude Pirotte, à titre posthume. "Il est curieux qu’ils soient tous deux de Gembloux comme, d’ailleurs, Jean-Pierre Verheggen." "Lire reste un besoin vital pour moi et la vie de politicien est pleine de temps d’attente propices à lire. Surtout durant les voyages en avion si ennuyeux. J’ai toujours un livre en poche."