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Au grand regret, paraît-il, de Jean Gol, François Perin n'a jamais voulu accepter le titre de ministre d'Etat qu'il aurait pourtant mille fois mérité pour son énergie peu commune à faire entrer la Belgique de (Bon-) Papa dans son nouveau costume fédéral, la prémunissant par la même occasion contre les velléités centrifuges essentiellement mais pas uniquement flamingantes. Il est vrai que logique avec lui-même mais aussi foncièrement honnête, à l'instar de ces hommes politiques qui peuvent encore se regarder le matin dans leur miroir, le constitutionnaliste liégeois n'a pu accepter cette distinction puisque ce grand esprit rationnel ne croit pas ou plus depuis pas mal de temps en l'institution étatique belge mais voit plutôt l'avenir wallon dans l'orbite de la France.

Qui plus est, François Perin reste un indécrottable libre penseur - "libertaire penseur même", selon le joli mot d'Edmond Blattchen - pour qui les partis politiques ne sont que "des instruments d'action pour atteindre un but et non des tribus auxquelles il faut être fidèles jusqu'à sa mort et de génération en génération". Il appartiendra aux historiens de demain de jauger la place réelle prise par Perin dans l'évolution politique de la Belgique de ce dernier demi-siècle mais Jules Gheude, qui fut son collaborateur pendant sa brève carrière - ou calvaire ? - ministériel(le), a eu la bonne idée de lancer déjà ce vaste chantier depuis un quart de siècle. Il vient de remettre cela dans une vaste fresque qui n'est certes pas exhaustive mais qui a le mérite de re-baliser les grands moments de réforme mais aussi de crise communautaire.

CONTRE LE FASCISME

Autant savoir, "L'incurable mal belge" ne regorge pas de scoops mais l'auteur affine incontestablement certains épisodes de notre vie politique. Et rend aussi ses droits à la vérité au-delà de la vulgate politico-journalistique. Si Perin fut socialiste et même un socialiste radical, ce n'était pas par passion pour Marx mais parce qu'il fallait combattre le fascisme. Et s'il fut ensuite à la base du Rassemblement wallon, ce n'était pas non plus pour décrocher un "win for life" à la rue de la Loi comme ministre. Du reste, Gheude nous rappelle que cette carrière-là a bien failli capoter avant même de démarrer. De même, lorsque Perin quitte spectaculairement le Sénat en 1980, ce n'est pas non plus sur un coup de tête.

En même temps, tout en devenant de plus en plus convaincu que la Wallonie devra rejoindre la France, l'on retrouve le Perin analyste qui fut aussi parmi les fondateurs du Crisp - une fameuse aventure pluraliste dans une Belgique souffrant de ses clivages... - et qui dissèque mieux que bien ses ex-collègues parlementaires la lente évolution des esprits flamands vers une autonomie maximale. À l'heure où la Belgique se trouve plus que jamais à la croisée des chemins, c'est un livre d'actualité. Ne fût-ce que pour rappeler comment, en 30 ans, le nord et le sud ont glissé vers des destinées pour le moins divergentes...