Peter Handke, en son dégoût du monde

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

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S’il est sans doute l’écrivain de langue allemande le plus connu de par le monde, Peter Handke, né en 1942 en Carinthie, en est sans doute le plus solitaire. Après un début tonitruant au théâtre avec "Insultes au public" (1966), il s’en prit violemment à ses aînés du Groupe 47 (qui révélèrent Heinrich Böll, Günter Grass, Ingeborg Bachmann, Uwe Johnson, etc.), leur reprochant leur "nouveau réalisme" qui décrit le monde sans s’interroger sur le langage dans lequel il le décrit. En fait, résume Jean-Louis Bandet, sa véritable cible était la "littérature engagée" que prêchait Jean-Paul Sartre : "Pour Handke, l’écrivain qui applique les préceptes de Sartre ne décrit pas la réalité telle qu’elle est, mais telle qu’il voudrait qu’elle soit, il pratique une écriture normative, utopique, une écriture qui n’est plus que moyen au service d’une fin extérieure à tout art littéraire" (in "Histoire de la littérature allemande", PUF).

Handke va dès lors se vouer à la recherche d’une écriture qui soit authentiquement et uniquement artistique, et explorer toutes les possibilités du langage. Marqué un temps par les auteurs français du Nouveau Roman, il ira jusqu’à dynamiter le récit, laissant ses personnages de plus en plus isolés dans un monde de signes incompréhensibles ("La Femme gauchère", 1978). Par la suite, il renoncera à son écriture de plus en plus laconique pour s’inspirer de la grande prose classique d’un Goethe ou d’un Stifter. Il s’intéressera aussi de plus en plus à l’apparente banalité des choses - un insecte, un juke-box - pour leur arracher leur "secret", pour atteindre une réalité plus signifiante que ce qu’elles livrent au premier regard.

On le vérifiera au fil des milliers de notations recueillies dans les carnets que Handke a tenus de novembre 1987 à juillet 1990, années d’itinérance avant son installation définitive en France. "Hier en chemin" prend le relais de "A ma fenêtre le matin", qui couvrait les années 1982-1987. On y trouve un effort quotidien de clarification, d’"explication de soi à soi". Chacun peut y trouver de quoi allumer/alimenter sa propre réflexion, aiguiser son propre regard, tout en s’émerveillant du scintillement d’une image, de l’éclat d’une formule. A condition, toutefois, d’entrer en résonance avec cet auteur exigeant. Un auteur qui professe : "Rien ne touche au divin comme le langage - les possibilités du langage" (p. 352).

Simultanément paraissent deux récits qui témoignent d’une sorte de retrait de Handke dans l’imaginaire du conte. On sait son dégoût du monde contemporain - on se souvient du parti qu’il prit pour les Serbes et de la gerbe qu’il déposa en 2006 sur la tombe de Milosevic. Dans "Kali", une cantatrice cherche à retrouver un enfant disparu dans une ville peuplée de réfugiés, construite autour d’une mine de potasse, tandis que la Troisième Guerre mondiale fait rage. Dans "La Nuit Morave", un écrivain a convié quelques amis sur une péniche, "La Nuit Morave", amarrée sur la Morave, un affluent serbe du Danube. Après le repas, il se lance dans un monologue ponctué seulement par le coassement des grenouilles sur les berges. Ce récit, qui parle surtout de solitude, de perte et d’amour, est réputé un des plus poétiques de l’auteur.

Parmi les derniers ouvrages du monde germanique traduits en français, citons "Le Buveur" de Hans Fallada (1893-1947), une des figures les plus marquantes de la littérature réaliste allemande du XXe siècle. Son roman "Seul dans Berlin" (1947), qui raconte la résistance de petites gens au nazisme et à la Gestapo, est inoubliable. "Le Buveur" raconte la tragique dérive du prospère propriétaire d’un magasin de produits agricoles, heureusement marié depuis quinze ans, que des échecs pas vraiment insurmontables vont précipiter dans l’alcoolisme et le suicide social. Fallada parlait d’or : il ne se guérit jamais de sa propre addiction à l’alcool.

Né en 1953, vivant à Bâle, Alain-Claude Sulzer jette un regard douloureux sur "Une autre époque". Un garçon de seize ans s’interroge sur son père, qui est mort à sa naissance et dont sa mère ne parle guère. Trouvant derrière sa photographie l’adresse du photographe parisien qui l’a prise, il se rend à Paris pour tenter d’en savoir plus. Il y découvre un milieu artistique et l’homosexualité dont il ignorait tout - une autre époque ! Il y découvre surtout le chemin de croix de son père : clinique psychiatrique pour redevenir "normal", mariage forcé pour afficher sa "guérison", amours clandestines, chantage, suicide. Un roman d’une implacable cruauté dans la description d’une époque où des homosexuels étaient acculés à préférer la mort à la honte. Une époque qui n’a pas disparu partout et continue de provoquer bien des drames. Alain-Claude Sulzer a obtenu le prix Médicis étranger en 2008 pour "Un garçon parfait".

Jacques Franck