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Luc de Brabandere, que nos lecteurs connaissent par coeur si l'on ose ainsi dire d'un esprit tant inattendu, est un athlète de la pensée, un ascète des idées. Non content d'être mathématicien à la base, il devint philosophe par la suite - ce qui, pour ce féru des réseaux aux sens thermodynamique et cybernétique du terme, n'était qu'une manière logique de boucler la boucle. Un mathématicien peut-il penser l'infini sans philosopher, et inversement ?

Consultant en créativité et stratégies d'entreprise, conseiller à l'occasion de l'UMP de Nicolas Sarkozy en matière de communication de groupe, Luc de Brabandere est mieux placé que quiconque, sur l'estrade de ses séminaires, pour savoir combien le rire peut aider à emporter l'adhésion d'un auditoire. Or, il n'est jamais avare de jeux de mots, puisant à la source intarissable des doubles sens et accidents du langage censés se produire à tout instant. Les "collisions frontales", comme il dit.

D'autant que, depuis toujours, cet homme savant s'est intéressé au rire, à ses forces occultes et à sa lourde part de vérité. Freud lui-même, avec les lapsus, les actes manqués et les associations d'idées, ne s'y était-il pas intéressé dès 1905 dans "Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient" ? D'autres philosophes aussi, comme Bergson, Schopenhauer ou Kant, mais encore des logiciens comme Wittgenstein ou Russell, et des auteurs tels que Rabelais, Érasme ou Montaigne. Sans oublier qu'Aristote proclamait déjà que "le rire est le propre de l'homme".

Si l'auteur a toujours considéré le paradoxe comme l'un des plus puissants ressorts de la drôlerie, il en est bien d'autres évidemment, qui procèdent souvent du choc de deux perceptions. Joignant le bon mot à la théorie, il n'hésite pas à faire parler l'exemple, dans ce petit traité qui se double d'un très aimable florilège.

LE DÉCLIC

Illustration : "Quand on demande à un Belge ce qu'il pense de l'explosion démographique, il répond la plupart du temps qu'il n'a rien entendu". Et Dieu sait qu'une blague belge, en France à plus forte raison, a le don de faire rire dès l'effet d'annonce...

Cela n'empêche que l'humour est une chose très sérieuse - il n'est que d'en juger par sa "place à table" entre amis et, au-delà, dans ses conséquences diplomatiques à tous les niveaux de la société civile et politique, jusqu'aux grands sommets internationaux.

L'écrivain Arthur Koestler, en son temps, avait démontré à quel point la mécanique de la blague se rapproche de celle de l'invention. "Il appelle "bissociation" cet instant magique où deux concepts jamais mis en présence l'un de l'autre se trouvent soudain reliés dans une nouvelle représentation de la réalité."

Pour en terminer avec ce sujet sans queue ni tête, ainsi qu'on dirait un peu communément, inépuisable à tout le moins quant à ses ressources naturelles, épinglons encore un exemple au hasard : "Lors d'un grand congrès d'économistes, un professeur prend la parole : Il y a trois sortes d'économistes, dit-il, ceux qui savent compter et les autres."

Le jour où Luc de Brabandere goûta cette plaisanterie, il fut tout de go convaincu qu'il lui fallait écrire désormais une "Petite philosophie des histoires drôles". Le rire, c'est aussi une façon de respirer.