Pierre Bourdieu, figure culte

Éric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

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Bourdieu, c'est un nom qui fleure le terroir français béni du Créateur, ses vins et ses fromages. Mais c'est aussi et surtout un nom qui signe le génie français des sciences humaines et sociales. Ce qui en fit peut-être, de sa génération, le sociologue français le plus connu à l'étranger. Il ne craignait pas de dire dans les années 1970, avec un soupçon de forfanterie : "La sociologie, c'est moi !" Malgré Durkheim, Mauss ou Weber...

Lui-même (1930-2002), enfant du Béarn où sa famille de fraîche date était issue de la paysannerie, est un cas de sociologie vivante par sa propre mobilité sociale. Fils de postier, élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé en philosophie, il poursuivit une carrière universitaire à Alger, Lille, l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et le Collège de France, lorsqu'y fut créée pour lui en 1981 la chaire de sociologie.

"LES HÉRITIERS"

Docteure en philosophie pour sa propre part, après avoir étudié Levinas d'au plus près, Marie-Anne Lescourret publie sur ce monstre sacré de la sociologie une biographie étincelante, où l'on retrouve toutes les lignes de force de sa carrière, ses rivalités, ses animosités et ses émulations, sa vieille complicité avec Jean-Claude Passeron, avec qui il signait en 1964 un de ses ouvrages phares, "Les Héritiers" (Minuit), qui deviendra un livre de chevet des étudiants de Mai. Un de ses énormes classiques avec "La Reproduction" (Minuit, 1970), "La Distinction" (Minuit, 1979), qui restera l'opus magnum, et "La misère du monde" (Seuil, 1993), collectif dirigé par Bourdieu.

On y découvre Bourdieu assistant en Sorbonne de Raymond Aron, qui lui annexe le surnom de "bourdivin" et lui a confié le Centre de sociologie européenne à son retour d'Algérie. Il enseigne alors Durkheim, ce qui l'ennuie affreusement, sans jamais abandonner la philosophie, le leibnizien d'origine élisant contre la mode ambiante Canguilhem et Vuillemin, et Wittgenstein aussi, dont le porte-parole français, Jacques Bouveresse, deviendra un fidèle ami.

Quand le structuralisme dominera le contexte intellectuel des années 1960, Bourdieu s'y rattache. Les structuralistes, à en croire Michel Foucault, seraient les enfants de Canguilhem, face aux héritiers de Sartre, selon une coupure "qui sépare une philosophie de l'expérience, du sens, du sujet, et une philosophie du savoir, de la rationalité et du concept".

L'INTELLECTUEL COLLECTIF

Bourdieu s'efforcera très vite de forger "un modèle particulier de chercheur, souvent mal compris, et qui lui vaudra une tenace réputation de despote : l'intellectuel collectif". Le champion de la réflexivité en concevra surtout un échec personnel. Mais il plaide en effet pour une sociologie réflexive qui intègre systématiquement l'objectivation de la position du chercheur dans le champ scientifique afin de le rendre conscient des déterminations sociales qui pèsent sur les prises de positions.

En mai 1968, Bourdieu conteste depuis plusieurs années déjà, sans toutefois apparaître sur les barricades. Mais quand Aron parlera de "révolution introuvable" ou de "psychodrame" (et que Sartre ajoutera : "Je mets ma main à couper que Raymond Aron ne s'est jamais contesté ..."), Bourdieu la qualifiera plutôt de "fausse révolution" -parce qu'elle est une affaire de "dominants" entre eux, professeurs et héritiers.

Mais de plus en plus le verra-t-on descendre dans la rue. Il bougera pour Coluche aux présidentielles de 1981, comme il s'activera en toute première ligne lors des grandes grèves sociales de l'hiver 1995. Lors d'une manifestation en mai 2002, certains en appellent ainsi au sociologue disparu : "Contre la barbarie libérale, votez Bourdieu." Sartre et Bourdieu, suggérait "Le Monde", étaient peut-être les deux derniers penseurs engagés à la française. La mondialisation a le champ libre...