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Comment une femme peut-elle s'imposer malgré l'ombre fait par son mari ?

A l’époque de Fanny et de Clara, voire même d’Alma, il fallait que les hommes, et la famille, soient d’accord pour la laisser s’exprimer. On peut ainsi prendre l’exemple de Germaine Tailleferre, née à la fin du 19ème, seule femme du groupe des Six, et qui sut s’imposer à son père et à ses deux époux, par l’opiniâtreté, une apparente déférence, tout en s’appuyant sur son talent, voire son génie pour « forcer » les hommes à lui reconnaître sa valeur (ce que firent Poulenc et Milhaud, notamment). Il est certain que si la femme vit aux côtés d’un homme ouvert et intelligent, comme Marie Curie avec Pierre, ou Mme du Châtelet avec voltaire, Beauvoir avec Sartre, les choses sont quand même beaucoup plus simples ! De même si les domaines d’intervention de chacun sont différents.

Même combat ou stratégie pour un homme dans l'ombre de son épouse ?

Non, il est plus facile pour un homme d’exister, car il est porté par des siècles de patriarcat. En revanche, il peut être difficile pour un homme « normal » de vivre avec une femme géniale. L’exemple de Léonard Woolf est intéressant, marié à une écrivaine géniale, lui reconnaissant totalement son talent, mais en même temps, frustré de ne pas l’égaler, « simple » intellectuel et éditeur là où il aurait aimé être comme elle créateur. Il peut y avoir une sorte de « schizophrénie » et la femme doit alors savoir valoriser son compagnon sans écraser sa virilité. D’autres, ont su intelligemment lâcher prise. Encore Pierre Curie, qui abandonna ses travaux sur la piézoélectricité et le magnétisme pour travailler avec Marie sur la radioactivité, ou Voltaire qui laisse le champs des sciences dures à Émilie du Châtelet pour revenir à sa chère philosophe, sans en ressentir ombrage ni contrariété.

Pq souhaitiez-vous vous pencher sur le destin de ces 3 femmes ?

Sans être « féministe » militante, je suis une partisane acharnée du paritarisme homme/femme, parce que je crois que les deux sexes sont différents et complémentaires, donc s’enrichissent nécessairement l’un l’autre. En voyant un docu-fiction sur les Mahler, je n’ai pas aimé la vision d’Alma renvoyée par le scénario. Je me suis replongée dans l’histoire du couple, ai « redécouvert » que Mahler avait pris exemple des Schumann pour refuser à Alma le droit de composer. J’ai donc fouillé l’histoire de Robert et Clara, et obligatoirement de Félix Mendelssohn, grand ami de Schuman. J’ai ainsi découvert l’existence de Fanny Mendelssohn, et ai trouvé extraordinaire ces trois destins de femmes, assez similaires et en même temps très différents de par les réactions de chacune : Fanny géniale, persévérante et soumise à la « loi » familiale avant de s’autoriser à se libérer elle-même ; Clara, à la fois battante et combative, malgré les obstacles qui surgissent devant elle tout au long de sa vie ; et enfin Alma, perdue dans sa névrose, qui s’est d’elle-même enfermée dans une position de victime avant d’humilier « ses » hommes successifs

Quel exemple retenez-vous des parcours de ces femmes?

Ce qui me frappe chez les trois, c’est leur rapport à la maternité. Fanny n’eut qu’un fils, aurait souhaité avoir d’autres enfants, fit sans doute plusieurs fausses couches, mais eut ainsi le temps de se consacrer à la musique et de bâtir une œuvre véritable. Pour Clara, ce fut plutôt la crainte permanente de tomber enceinte, état qui la cloîtrait chez elle sans pouvoir courir le monde à se produire en concert. Schumann lui fit dix enfants en quatorze ans de vie commune. Le fit-il de manière consciente ou non ? Était-ce pour lui une manière d’asseoir sa virilité ? Toujours est-il qu’après sa mort, il est probable que si Brahms demanda Clara en mariage, elle refusa. Elle était encore jeune, et n’avait aucune envie de donner vie à une seconde ribambelle de marmots dont elle aurait du s’occuper, le caractère de Brahms, introverti et peu pragmatique ne lui conférant guère de qualités pour assumer le rôle de chef de famille. Enfin Alma eut quatre enfants dont trois moururent avant leurs vingt ans, comme si cette séductrice ne pouvait se vieillir par la présence d’un enfant. Elle dit dans son journal, elle n’aimait pas les enfants, ne ressentit pas grand-chose à chacune des naissances, et vécut leurs décès davantage comme un moyen de se mettre en valeur aux yeux des autres. Elle était mère, elle perdait un enfant, elle existait !

Agnès Boucher, auteur du livre "Commment exister aux côtés d'un génie?" aux Editions Harmattan