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Le jury du prestigieux prix littéraire français a divulgué ce mardi les noms des auteurs sélectionnés dans la catégorie "essai". Y figure le journaliste de "La Libre Belgique" Philippe Paquet, pour son ouvrage "Simon Leys, Navigateur entre les mondes" (qui avait également été retenu pour le "Goncourt de la biographie"). Voici la critique de cette oeuvre.

Bernard Pivot qui avait reçu Simon Leys à "Apostrophes" pour une émission mémorable, écrivait en 2011 : "Simon Leys est l’écrivain vivant que j’admire le plus au monde. Son érudition, sa lucidité (premier intellectuel à dénoncer les crimes de la Révolution culturelle), son courage (injurié, diffamé par les nombreux et influents admirateurs français de Mao), ses talents de sinologue, de conteur, d’historien, de critique, de traducteur, d’écrivain tout simplement, dans sa pratique d’une langue élégante, précise, efficace, sa modestie, sa gentillesse, sa générosité."

Philippe Paquet, journaliste à "La Libre Belgique" et sinologue, reprend tous ces aspects de la personnalité de Simon Leys dans la monumentale biographie qu’il publie chez Gallimard. Il n’y parle pas du "petit tas de secrets" qu’est la vie de tout homme, disait Malraux, mais dresse son portrait intellectuel et littéraire. Si on admet que l’intelligence et l’érudition peuvent être jouissives, on comprendra que ces près de 700 pages se lisent d’un souffle, avec une joie profonde.

Simon Leys (1935-2014), ce fut d’abord "Les Habits neufs du président Mao", bombe à fragmentation qui explosa en 1971, en pleine vague maolâtre en France. Un Belge (son vrai nom était Pierre Ryckmans), qui fut sept ans enseignant à Hong Kong et était devenu un grand sinologue, installé alors à Canberra en Australie, y démontrait que "le Roi est nu", que "la Grande révolution culturelle prolétarienne" n’avait rien de culturel mais tout d’une sanglante lutte interne pour le pouvoir dans la tradition des pires empereurs de jadis.

Ce livre allait à l’encontre de toutes les thèses portées en France, par les intellectuels, de Barthes à Kristeva et Sollers, aveuglés par la Chine écarlate.

Philippe Paquet raconte, avec la précision et le style qui imprègnent tout son livre, la réception chahutée, pire, niée, des "Habits neufs". Mais le temps lui donna raison. La lucidité de Simon Leys l’emporta, comme son "obsession pour la vérité", ainsi que Philippe Paquet le résume. Il poursuivit dans sa veine d’inquisiteur, en fustigeant les "zélotes cuistres" qui prenaient les "ombres chinoises" pour des réalités. "Ombres chinoises" et "Images brisées" continuèrent cette analyse, qui reste aujourd’hui pertinente, de la genèse d’un totalitarisme et de l’aveuglement que de brillants intellectuels peuvent avoir.

Pierre Ryckmans dut prendre ce pseudonyme qui le rendit célèbre, pour pouvoir travailler six mois, en 1972, à l’ambassade de Belgique à Pékin. Né à Uccle, des études secondaires à Braine-l’Alleud au collège Cardinal Mercier, il venait d’une grande famille bourgeoise catholique. Son oncle et homonyme Pierre Ryckmans fut, dit-on, le meilleur gouverneur du Congo, de 1934 à 1946.

Brillant étudiant, il était très catholique et restera, sa vie durant, réactionnaire sur les questions éthiques. Il fut un conservateur sur certains points comme l’élitisme et la culture exigeante. Mais il était d’abord farouchement indépendant, pouvant aussi soutenir les révolutionnaires vietnamiens et publier son brûlot sur Mao chez un éditeur situationniste, étant l’ami de René Viénet, sinologue proche de Guy Debord.

Pierre Ryckmans vérifie l’adage que nos expériences de jeunesse nous marquent pour la vie. A 20 ans, en 1955, il fit un voyage initiatique dans la Chine de Mao et en revint ébloui par la civilisation chinoise mais aussi par la révolution. Il n’en sera que plus amer, quinze ans plus tard, quand il vit ce que Mao en fit.

Il devint vite spécialiste reconnu de la langue chinoise, de sa littérature et de sa peinture si essentielle, selon Leys. Il fit sa thèse de doctorat sur le peintre Shitao et traduisit de grands textes littéraires. Des modèles du genre.

Déjà, il ne supportait pas les faussaires et les ignorants. Lui, l’ermite, le modeste, sortait alors ses griffes. Le pamphlétaire pouvait ainsi écraser de son mépris les profs d’unif qui n’avaient pas compris sa thèse.

Cet homme marié à une Chinoise, père de famille, vivant en Australie (comme le fera Coetzee), plongé dans ses études, se mit à rugir quand il ne supporta plus les mensonges colportés sur la révolution culturelle.

Simon Leys avait une culture aussi encyclopédique que profonde. Il admirait Hugo, Conrad, Michaux, Chesterton, Evelyn Waugh, Orwell, voire Rebatet et se moquait de Duras, de Beauvoir ou Sartre.

Philippe Paquet partage avec Leys le goût de la Chine, la culture des innombrables citations judicieuses (car nous sommes le produit d’une longue histoire), l’amour de la langue précise et le goût du pamphlet. Les chapitres de sa biographie sont autant de "sous-livres" : sur la peinture chinoise, la langue, l’art de la traduction et celui de la critique littéraire, le maoïsme, jusqu’à des propos percutants sur l’université ou sur la mort.

Pierre Ryckmans avait, en plus de la Chine, une autre passion : la mer qu’il pratiqua à la voile comme au long cours. Claudel comparait les deux : "La Chine cette nation, impuissante comme la mer à prévoir ses agitations". Leys pouvait y trouver "l’utilité de l’inutile", sa beauté, sa consolation, son ascèse rude. Et puis, il y a la langue. On évoqua un moment pour lui, le Nobel. Il pouvait écrire aussi bien en français qu’en anglais ou en chinois. Il travaillait longuement pour arriver au mot juste. Il n’écrivit qu’un roman, sur la fuite imaginaire de Napoléon de Sainte-Hélène, mais lire ses "Naufragés du Batavia" est un vrai roman sur l’émergence toujours possible d’une dictature.

Simon Leys était redoutable quand il frappait. Gare aux thuriféraires de Mao qui l’affrontèrent (Michèle Loi, Maria Antonietta Macciocchi). Son dernier combat, le plus improbable, fut celui qu’il dut mener contre l’Etat belge. Il n’acceptait pas que des fonctionnaires refusent le passeport belge à ses fils, les rendant apatrides. Avant qu’un juge ne lui donne raison après six ans de lutte, il évoquait la "crétinocratie d’un Etat de déliquescence, de pourriture, de banqueroute" qu’il comparait… à la bureaucratie maoïste.

A une époque où l’intellectuel, la rigueur de pensée et la culture sont volontiers dénigrés, cette biographie rend magistralement justice à la figure d’un véritable intellectuel.


Simon Leys, Navigateur entre les mondes, Philippe Paquet, Gallimard, 670 pp., env. 25 €, parution le 18 février