Livres - BD

Il s’en passe des choses dans la tête des petits. Tellement qu’on paierait parfois très cher pour en savoir plus. Heureusement, quelques livres aident à deviner leurs pensées, leurs envies et leurs contradictions. Avec son style géométrique, une sympathique tête ronde suspendue au-dessus d’un corps en rectangles et des semblants de confettis qui s’échappent de son cœur, le petit bonhomme d’Aurélia Gaud entrouvre la porte des émotions. "À l’intérieur de moi, toutes sortes d’émotions forment comme un tourbillon", confie cet enfant qui évoque ensuite les airs de fête qui lui font tourner la tête, les rayons de soleil qui font pousser des ailes, les gouttes de pluie qui le rendent triste et gris ou les cauchemars qui l’abandonnent dans le noir. Ce qui, on en conviendra, fait parfois beaucoup pour un seul bout de chou. Un petit cartonné carré, un album joyeux et bien conçu, coloré et contemporain, qui mêle avec justesse les formes (géométriques) au fond (du cœur ou de la pensée).

Personne ne connaît réellement la ligne 135. Elle mène pourtant là où la ligne de vie le veut. C’est l’histoire d’une petite fille qui connaît bien deux endroits, chez elle et chez sa grand-mère. Soit, à la campagne, soit encore, de l’autre côté du monde, à peu de choses près. Aller d’un point à l’autre revient à voyager et l’enfant, précisément, rêve de voyager beaucoup quand elle sera grande. Sa mère et sa grand-mère tentent de calmer ses ardeurs en lui disant qu’on ne peut aller partout à la fois et qu’il est déjà difficile de faire le tour de soi-même. Ce qui, bien sûr, n’est pas très clair aux yeux de l’enfant qui se réjouit d’être grande pour mieux comprendre les choses, croit-elle. Une savoureuse et philosophique pensée continue qui suit le trajet du train, traverse la ville et la campagne, les champs et les monuments, les affaires et les coins populaires, les châteaux de sable et un semblant de jungle, comme un no man’s land. Où le rapport au temps de la société actuelle est pointé du doigt. Un album allongé à l’italienne, en noir et blanc mais coloré par un train d’un vert vif, au dessin au rotring et à la construction intéressante. Rien de très étonnant quand on sait qu’il est signé Germano Zullo et Albertine, un duo suisse auquel on doit déjà "Les Oiseaux", album paru en 2010, primé par le prix Sorcières.

Et puisqu’un vent favorable nous vient de Suisse, voici une des toutes belles surprises de la saison, déjà très remarquée auprès des spécialistes de la littérature jeunesse. Illustré par la Belge Ingrid Godon dont le travail est déjà fort apprécié et écrit par Sylvie Neeman, née à Lausanne en 1963, "Quelque chose de grand" surprend et séduit tant par son graphisme que par son écriture, plus longue que de coutume dans les albums, sans exagération pour autant, Encore, quoiqu’il en soit, l’histoire d’un petit qui voudrait être grand afin de pouvoir faire quelque chose de grand dans sa vie, ce qui, c’est bien connu, est important. Quelque chose de grand, donc, qui ne serait pas aussi grand qu’une montagne ou gris qu’un éléphant mais qui pourrait, sans en être un pour autant, ressembler à un phare au bord de mer, ou à un voyage pas trop lointain. La solution finira par apparaître au fil d’un dialogue délicieusement absurde, et philosophique lui aussi, entre le petit et le grand. Responsable de la revue de littérature jeunesse "Parole", auteur du roman "Rien n’est arrivé (Denoël, 2001) et de "Mercredi à la librairie" (Sarbacane, 2007), Sylvie Neeman signe ici avec brio son troisième livre. Un album illustré par le trait personnalisé d’Ingrid Godon. Sa façon de mêler pastel gras, crayons de couleurs et peinture, de jouer des transparences et superpositions et d’opter pour un dessin enfantin révèle allure et présence.

À l’intérieur de moi Aurélia Gaud Actes Sud junior 24 pp., env. 11,50 €. Dès 6 mois

Ligne 135 Germano Zullo et Albertine La Joie de lire 48 pp., env. 18 €. Dès 5 ans

Quelque chose de grand Sylvie Neeman et Ingrid Godon La Joie de lire 40 pp., env. 15,50 €. Dès 5 ans