Livres - BD

Un petit Inuit s’applique. Comme son père le lui a appris, il a voyagé dans ses rêves, partagé son déjeuner, a brandi le harpon et n’a finalement pas pu le tuer. "Comme mon père me l’a appris, nous sommes tantôt faibles, tantôt forts", conclut Rascal dans son nouvel album publié chez Pastel. Ambiance bleutée, ellipses, regards captés, dessins hors cadre, il donne à son message d’autant plus de force qu’il opte, comme chaque fois, pour la simplicité.

La langue française, l’école buissonnière, les beaux-arts, les illustrateurs jeunesse, les premières séances au ciné et la paresse, tels sont les violons d’Ingres de cet amoureux des mots né en 1959 au milieu de l’été sous le nom de Pascal Nottet. Intrépide, il voue pourtant, comme le traduit son œuvre, un respect aux aînés. Les amoureux de la peinture consulteront régulièrement "Au point du cœur", un album dans lequel il confirme ses talents de poète en commentant plusieurs tableaux de grands peintres belges - René Magritte, Léon Spilliaert, Rik Wouters, Fernand Khnopff ou James Ensor. Des monstres sacrés auxquels il ajoute une note personnelle et non superflue.

On retrouve cet amour de la peinture dans "Ogre noir", un récit illustré par Pascal Lemaître et ponctué de clins d’œil à notre culture surréaliste.

Aiguisé, tendre et sans concession, Rascal, auteur illustrateur namurois de souche, vient de recevoir le deuxième Grand Prix triennal de Littérature de jeunesse décerné par Fadila Laanan, ministre de la Culture de la Communauté française. Un grand honneur qui met sa carrière en lumière et l’encourage à poursuivre son éternelle et sans doute inaccessible quête.

Remarqué à Bologne en 2008, lorsque les artistes de la Communauté française de Belgique étaient les invités d’honneur de la Foire du livre de jeunesse, il nous confiait alors, à propos de son travail avec Louis Joos, entre autres : "Les livres, je n’en ai pas grand-chose à faire. Si je me retourne, je me souviens surtout des moments passés ensemble. Si j’avais déjà fait le livre que je voulais, j’aurais arrêté. Je suis venu au livre par Tomi Ungerer. Des gens avec cette audace, je n’en vois pas beaucoup. J’ai été nourri de cet homme. J’aime donner des coups de pieds dans la fourmilière. Mes livres sont parfois controversés mais ceux qui les interdisent aux enfants les laissent aussi regarder la télé pendant huit heures "

Les illustrateurs auxquels il a prêté sa plume, agile, délicate, précise et fouillée se nomment Louis Joos, Edith, Stéphane Girel, Riff, Jean-Claude Hubert, Emile Jadoul, Peter Elliot, Nathalie Novi, Régis Lejonc, Pascal Lemaître, Serge Bloch Une belle brochette pour cet autodidacte qui s’est mis à la littérature jeunesse après avoir travaillé dans la publicité ou réalisé des affiches de théâtre et qui aime surtout écrire des textes pour les autres en raison, sans doute, de son attirance pour la peinture. "Mes premiers souvenirs sont des images. Sur la boîte de couture de ma mère ou sur les murs du salon de mes voisins. Des reproductions de toiles de peintre."

Côté illustration, Rascal varie les techniques, le trait, le collage, la photo, l’encre, la peinture ou la sérigraphie, toujours avec bonheur. Son entrée en jeunesse, il la doit aux "Trois brigands" de Tomi Ungerer. Un album choc et culte qui a ouvert d’autres possibilités aux livres pour enfants ainsi qu’aux méchants, ces ogres ou brigands capables du pire mais surtout du meilleur. "Ce livre était à des lieues de ceux que j’avais pu feuilleter lorsque j’étais enfant. Il y avait dans ces pages une résonance mystérieuse qui allait bien au-delà des mots et des images", écrit-il à propos du chef-d’œuvre de Ungerer.

Pluriel et inattendu, Rascal semble avoir retenu la leçon du maître. Il multiplie les albums et aborde avec autant de soin chacune des thématiques abordées. Sans jamais tomber dans la mièvrerie, même lorsqu’il aborde le difficile sujet de la séparation avec une maman qui dépose ses oursons sans daigner descendre de sa jeep rouge.

Autre langue, toujours très littéraire, dans "La Nuit des cages" (Didier jeunesse) où il alterne entre réalisme et poésie et où jolie petite gueuse rime avec belle amoureuse, un texte riche et politique au vocabulaire précis et varié. Un conte d’hier qui raconte aussi les drames de l’exil, de l’exclusion, le rapport de l’un au monde, de l’un à l’autre et de soi à soi, une des principales préoccupations de Rascal qui expliquent l’écho de son art auprès des jeunes lecteurs.

Personnage distrait et attachant, "Monsieur Casimir", quant à lui, dévoile encore une autre facette de celui qui nous fait aimer cet homme sorti d’un film de Jacques Tati. Il confond les chapeaux boule et les boules de glace, commande un menu enfant pour son oiseau au restaurant, met son costume plan de Paris lorsqu’il visite la Ville lumière, emballe un arbre et repeint sa chambre à la manière de Van Gogh. Allusion à la peinture, encore et toujours. On pourrait continuer à énumérer les titres du lauréat mais la liste est bien trop longue. Alors, contentons-nous des classiques tels que "Toto", paru en 1992 chez Pastel, son principal éditeur, "Escales", "Le Voyage d’Oregon", "Le Phare des sirènes" ou "Ami-Ami", retenu, parmi d’autres, par les enfants du Prix Versele. Un signe, un de plus, qui ne trompe pas.