Livres - BD

Vendredi, en rendant son dernier soupir, c'est un géant belge de l'édition qui s'en est allé pour un monde meilleur. A la différence d'autres - Dupuis, Casterman, Dargaud, Glénat, Delcourt, par exemple -, Raymond Leblanc ne donna son nom ni à l'hebdomadaire mythique qu'il lança, ni à la société qu'il créa : "Tintin" portait le nom du héros du génial Hergé et les éditions du Lombard doivent le leur à la rue de Bruxelles, à quelques pas de la Grand-Place, où elles virent le jour.

Volonté d'acier

Homme d'affaires au dynamisme légendaire (dont la santé de fer n'avait d'égale qu'une volonté d'acier), Raymond Leblanc naquit à Longlier, près de Neufchâteau, le 22 mai 1915. La Seconde Guerre fera de lui un officier de la Résistance. En 1941 (nous précisa-t-il lors d' un entretien en 1986), il publia "Le reportage d'un Chasseur ardennais" afin de saluer le courage de notre armée pendant la campagne des Dix-huit jours, en mai 40. Après la Libération, il souhaitera se tourner vers le journalisme (qui, on le sait, mène à tout à condition d'en sortir); s'associant avec deux résistants, Georges Lallemand et André Sinave, il met sur pied les éditions "Yes" qui publieront les romans à l'eau de rose de la collection "Coeur" et la revue "Ciné-sélection". Quelques mois plus tard, l'envie leur vint de lancer sur le marché une publication destinée à la jeunesse, Leblanc admirant Tintin et Milou depuis leur apparition en janvier 1929. Mais en 1945, Hergé n'était plus en odeur de sainteté pour avoir publié les aventures de Tintin dans "Le Soir" (volé). "Hergé - nous rappela Raymond Leblanc - était placé sur la liste noire. Aussi, lorsque mes amis et moi le contactâmes, se montra-t-il très réticent. Non détenteur d'un certificat de civisme, il lui était interdit de participer à un organe de presse. Mais quoi ! Mes amis et moi-même avions été des résistants, peu soupçonnables donc de sympathie avec des personnes ayant eu un comportement répréhensible pendant la guerre. Nous entreprîmes les démarches nécessaires et, en mai 46, Hergé obtenait l'indispensable certificat qui donnerait le feu vert à notre projet."

Succès instantané

Tout alla dès lors très vite, se souvenait l'éditeur : "Hergé s'occuperait de la maquette du journal et du recrutement de l'équipe artistique. Nous pûmes compter sur l'appui de l'imprimeur bruxellois Van Cortenbergh, l'un des seuls qui pratiquait déjà l'héliogravure sur presses rotatives." Arriva cette date désormais historique dans l'histoire de la Bande dessinée : jeudi 26 septembre 1946, jour où parut le premier numéro de "Tintin". Aux côtés du "Temple du Soleil") d'Hergé, on y trouvait "Les quatre fils Aymon" de Jacques Laudy, "Les aventures de Corentin Feldoë" de Paul Cuvelier (avec le concours anonyme, pour le scénario, de Jacques Van Melkebeke) et "Le Secret de l'Espadon" d'Edgar Pierre Jacobs. "Tintin" était né, appelé à devenir un hebdomadaire pour jeunes au retentissement prodigieux, comparable à celui de "Spirou", remportant un succès fou, instantanément. Dès 1950, les séries qu'il prépubliera connaîtront une seconde vie grâce aux éditions du Lombard qui les immortaliseront sous forme d'albums. Mais cela est une autre histoire - qui a été contée, excellemment, par des spécialistes comme Philippe Goddin, Benoît Peeters, Jean-Louis Lechat ou Dominique Maricq pour n'en nommer que les principaux. Rappelons aussi qu'en 2006, Jacques Pessis publia, chez de Fallois, une biographie de Raymond Leblanc, "Le magicien de nos enfances". L' "âme" du Lombard n'aura été ni dessinateur ni scénariste mais, grâce à sa prodigieuse énergie, le Neuvième art lui doit infiniment. Via cette maison, continuent de paraître des "histoires en images" qui ont fait (et font) rêver ou qui ont diverti des mille et millions de lecteurs depuis six décennies. Ajoutons que l'infatigable Raymond Leblanc créa en 1954 l'agence de publicité "Publiart" dont il confia la direction à Guy Dessicy, futur père spirituel du Centre belge de la bande dessinée. La même année, il portera sur les fonts baptismaux "Belvision" qui deviendra très rapidement l'un des plus grands studios européens de dessins animés.

Président d'honneur des éditions du Lombard, il avait toujours, au 8 e étage, son bureau dans l'immeuble que surmonte l'effigie de Tintin et Milou, près de la Gare du Midi. Depuis 2006, une Fondation y porte le nom de Raymond Leblanc. Un nom gravé dans le coeur de tous les bédéphiles qui, aujourd'hui, en lui disant adieu, lui disent aussi merci.