Livres - BD

Fort du prix de la meilleure BD décerné à "L'Arabe du futur : une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984)" lors du prestigieux festival d'Angoulême, Riad Sattouf revient avec le deuxième tome de sa série qui raconte sa jeunesse au Moyen-Orient. Ou, comme il le décrit lui-même, "l'histoire vraie d'un écolier blond dans la Syrie d'Hafez Al-Assad". Son nouvel opus, dont l'histoire se déroule entre 1984 et 1985, est empli de ce qui fait la touche Sattouf : la causticité et un sens aigu de l'observation. Acerbe à l'égard du régime, des coutumes, ce Parisien de 37 ans se montre également mordant lorsqu'il représente ses proches.


Est-ce le début de la guerre en Syrie qui vous a poussé à raconter votre enfance ?

Oui, je tournais autour de l'idée de raconter ces années au Moyen-Orient depuis longtemps et j'avais du mal à trouver le bon ton, la bonne forme, le bon angle. Je ne savais pas comment finir l'histoire. Quand la guerre civile a commencé en Syrie, j'ai dû aider une partie de ma famille, qui habitait encore à Homs, à venir en France. J'ai eu envie de le raconter et cela a donc été l'élément déclencheur.

Vous décrivez une jeunesse syrienne plutôt ignare, qui lit des versets du Coran qu'elle ne comprend pas et qui est obligée de soutenir Hafez Al-Assad. Avez-vous grossi les traits où est-ce vraiment le souvenir que vous en gardez ?

Ma façon de représenter l'histoire est quand même très subjective.Il s'agit de mon histoire, il ne s'agit pas d'une thèse sur le monde arabe. Je parle d'un petit village de paysans, à côté de Homs, à travers le prisme de la vie intime de ma famille. Je laisse le lecteur se faire son idée après. Avec le monde arabe, on a souvent la tentation de vouloir généraliser. Il se trouve que, dans mon village, cela se passait comme ça. C'était la première fois que les enfants allaient à l'école. Evidemment, ils étaient un peu ignares de toute chose. Ce qui m'intéresse de décrire, c'est ce qu'on leur apprenait, ce qu'on ne leur apprenait pas, et la façon dont on les traitait pour les préparer à devenir des adultes plus tard.

Planche 18 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions
© Planche 18 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions

A la lecture des deux premiers tomes, il apparaît que votre enfance ne vous laisse pas un souvenir fort reluisant…

La vie n'est jamais tout à fait positive ou négative, elle contient de la peine et de la joie. J'ai eu une enfance qui m'intéresse parce que mon père, qui venait d'un monde paysan et qui était devenu docteur, aurait dû faire vivre sa famille selon la classe sociale qu'il avait atteinte. Normalement, nous aurions dû habiter à Damas ou, au moins, à Homs. Sauf que mon père a voulu retourner dans son village... J'ai donc vécu avec des petits enfants d'une classe sociale plus pauvre. Ces gens-là ne peuvent généralement pas témoigner car ils n'accèdent jamais aux médias et n'ont pas l'éducation pour écrire des livres. Je tenais vraiment à raconter comment ils parlaient, vivaient, comment c'était avant. Cette époque existe encore dans la tête de beaucoup de gens...

La manière dont vous décrivez votre père est peu flatteuse : il est autoritaire et subit des humiliations. Comment a-t-il réagi en voyant comment vous le dépeignez ?

Tous ces aspects de réactions de mes proches à l'histoire, je vais les raconter dans les albums suivants. Je ne vous répondrai donc pas !

Le passage sur Palmyre, où vous vous représentez en train de remplir vos poches d'objets archéologiques, est particulièrement touchant, surtout au vu de l'actualité. La situation en Syrie vous attriste ?

Bien sûr, je suis attristé par toutes les choses que je peux voir sur la misère humaine. J'ai écrit ce livre avant que Palmyre ne soit au centre de l'actualité. La Syrie que j'ai connue, c'est celle des années 80', qui n'avait pas grand-chose à voir avec celle des années 90' ou l'actuelle. Je ne connais pas bien la Syrie d'aujourd'hui. Le souvenir que je garde de Palmyre ou de mon village, ce sont ces lieux qui commençaient à être explorés archéologiquement et exploités touristiquement. Dans mon village, on marchait sur un tas de poteries, d'éléments qui plongent très loin dans l'Histoire.

Planche 91 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions
© Planche 91 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions

A travers vos livres, souhaitez-vous donner une image différente de la Syrie que celle véhiculée par les médias ?

Non, pas du tout. Mon but était de raconter la fascination d'un petit enfant pour un père un peu défaillant dans un régime politique particulier et assez méconnu. On me demande souvent des avis généraux sur la société, sur la politique mais je ne sais pas quoi répondre d'autre que ce que je mets dans mes livres. Je laisse le lecteur se faire son avis.

En fonction du pays dans lequel les personnages se trouvent, les couleurs des dessins changent : rose-rouge en Syrie, bleu en France et, dans le premier tome, jaune en Libye. Pourquoi ?

C'est parti de mes souvenirs en Libye, qui est un pays très lumineux, très ensoleillé, avec des déserts très présents. Le jaune était donc naturel. En Syrie, la terre était rouge et ferreuse, d'où la tonalité rose-rouge. Et la Bretagne, c'est le bleu de la mer et le côté un peu gris de la Lande. Je me suis dit que j'allais diviser chaque pays en zones colorées pour bien exprimer sensoriellement le dépaysement. Lorsqu'on lit de nombreuses pages jaunes et qu'on passe au bleu, ça plonge dans une autre ambiance.

Vous avez été contributeur de Charlie Hebdo. Comment réagissez-vous aux tiraillements actuels ?

J'ai quitté le journal six mois avant la tragédie et je n'ai jamais fait partie de la rédaction. Je n'ai jamais fait de dessins politiques, je suis nul en commentaire politique, nul en dessin de presse. Je faisais une BD qui s'appelle "La Vie secrète des jeunes" qui racontait des scénettes que j'avais vues dans la rue. J'ai quitté le journal parce que j'en avais marre de faire ça. Pour moi, il est très difficile de relier les événements de Charlie à un grand débat sociétal. Ce témoignage m'est réclamé par tous les intervieuwers. Pour moi, les types qui se sont fait assassiner, c'étaient des types sympa avec qui je buvais des bières de temps en temps et que je n'avais pas vus depuis des années parce que j'envoyais mes dessins par internet. Je n'ai pas encore la capacité d'analyse suffisante pour vous donner une réponse éblouissante d'intelligence. C'est donner beaucoup trop d'importance et de responsabilité à des dessinateurs directement concernés que de leur demander ce qu'ils pensent de ces faits et d'en produire une analyse.

Vous aimeriez intégrer la rédaction de Charlie Hebdo ?

Cela n'aurait aucun sens puisque je l'ai quittée. Charlie Hebdo, j'en ai fait partie, je l'ai quitté et maintenant ce n'est plus mon histoire. Je ne me verrais pas y retourner. Ma présence y était particulière : je réalisais une colonne de BD qui n'avait rien de politique ou d'actualité. J'en ai eu marre de la faire, je trouvais ça déprimant de raconter les histoires de jeunes qui s'engueulent tout le temps. Et j'ai voulu changer d'air !

Vous vous empêchez de représenter certaines choses, certaines figures ?

On s'empêche tout le temps de représenter des choses malgré nous. Comme je raconte des faits qui se sont réellement passés, j'essaie d'être le plus sincère avec mes souvenirs. Quand on a un style comme le mien, on tombe toujours sur des gens qui trouvent bizarre de dessiner un personnage avec un gros nez. La façon dont on interprète une historie est toujours subjective. Je parle de faits qui me concernent moi, ma vie intime, la vie intime de ma famille.

Planche 125 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions
© Planche 125 extraite de "L'Arabe du futur2" - Allary Editions

Faites-vous l'objet de menaces ?

Absolument pas, pour quelle raison ?! Vous ne trouvez pas ça bizarre de poser des questions comme ça ?! C'est assez étrange. Lors de l'affaire à Charlie Hebdo, j'ai reçu des dizaines de demandes d'interviews. Comme si des gens qui ne s'étaient jamais intéressés à moi, soudainement, m'appelaient pour le côté sensationnel, un peu sexy. Ici, ça n'a aucun rapport avec "L'Arabe du futur" et c'est très intrusif. Depuis Charlie Hebdo, les choses ont changé, on me pose des questions hyper bizarres. Il y a une espèce de demande un peu malsaine, comme si on voulait qu'il existe des trucs horribles tout le temps. C'est assez choquant. Moi, je n'ai jamais reçu de menaces parce qu'il n'y a aucune raison que j'en aie.

La question mérite malgré tout d'être posée puisque vos dessins ont été diffusés dans Charlie Hebdo. Et puis, dans "L'Arabe du futur", vous décrivez votre vie. Dès lors, savoir si, aujourd'hui, vous faites l'objet de menaces permet de comprendre votre univers...

Dans "L'Arabe du futur", je parle d'une époque particulière, les années 80'. Si vous me demandiez si, à l'époque, j'avais été menacé, je vous répondrais que oui, en effet, les autres enfants me menaçaient dans le village. Que oui, j'avais peur de me faire péter la gueule.

Changeons de sujet. Jean-Pierre Coffe affirme qu'entre chefs, la jalousie est très présente. Existe-t-elle aussi entre dessinateurs ?

Je ne fréquente pas trop de dessinateurs. J'imagine qu'il y a de la jalousie, oui. Quand un type a travaillé 10 ans sur une BD et que personne ne parle de lui, sans doute. Quand j'ai reçu le prix du meilleur album au festival d'Angoulême la première fois, j'avais reçu des lettres racistes. C'est une des rares fois où l'on m'a dit "T'as reçu le prix parce que t'es un Arabe". Et qui peut se plaindre du fait que j'ai reçu le prix à un Angoulême ? Forcément un autre auteur...

Etes-vous vous-même jaloux de certains certains auteurs, dessinateurs ?

Pas jaloux mais j'envie le dessin génial d'Hergé, par exemple. J'aimerais un jour être capable de dessiner comme Hergé. Il est clair, magnifique. J'envie aussi le dessin de Blutch.

Vous représentez d'ailleurs des couvertures et des cases de Tintin dans "L'Arabe du futur 2"...

Tintin a été très important. Il m'a appris à lire en français. J'ai donc une énorme affection pour Tintin, son univers et tout ce qu'il porte en lui de paradoxes et d'excès. J'ai lu Tintin durant toute mon enfance sans me rendre compte qu'on n'y trouve pas de filles. Je me demande comment on peut lire des BD durant des années sans être gêné qu'il n'y ait pas de filles... Et la Castafiore, c'est comme un homme déguisé en femme ! (rires) A l'adolescence, cela m'a choqué. C'est le moment où je voulais devenir dessinateur d'"heroic fantasy" donc j'ai détesté Hergé. Je l'ai retrouvé plus tard, à l'âge adulte, en me disant que c'était vraiment bien, par les questionnements que cela provoque aussi : pourquoi les femmes sont absentes, pourquoi les peuples sont représentés de la sorte. Mes cousins, en Syrie, adoraient comment les Arabes étaient représentés dans Tintin, car ils ressemblaient à leurs oncles. J'ai un amour immodéré pour Tintin.

Ressentez-vous une forme de racisme dans les ouvrages d'Hergé ?

Etant enfant, non. Mais c'est évident qu'il y a des représentations un peu limites dans Tintin. C'est une autre époque. Je ne suis pas favorable à l'interdiction de "Tintin au Congo". Je trouve ça hyper bien d'utiliser ce personnage pour expliquer les stéréotypes d'une époque et l'évolution des mentalités. La première fois que j'ai lu "Tintin au Congo", je ne connaissais pas l’histoire de l'Europe, je ne savais pas que la Belgique avait eu une colonie et je ne savais pas ce qu'était un missionnaire.

Vous replongez régulièrement dans vos livres d'enfance ?

Ah ouais ! Hier, je savais qu'en arrivant en Belgique, on allait m'interroger sur Charlie Hebdo et sur les autres mêmes questions qui reviennent tout le temps. Dans mon lit, j'ai donc lu des Tintin pour me détendre. C'est extrêmement rassurant. Je pense que c'est le cas de beaucoup de gens. Ceux qui ont grandi avec Franquin relisent les Spirou...

Quand les quatre tomes de "L'Arabe du futur" seront publiés, vous en ferez un film d'animation ?

Je ne suis pas capable de vous répondre pour l'instant, je ne sais pas quelle période cette histoire va recouvrir.


Entretien : @JonasLegge

"L'Arabe du futur2" - Allary Editions
© "L'Arabe du futur2" - Allary Editions