Livres - BD

Le doute n’était plus permis depuis longtemps. À mesure qu’on le traduit, Sándor Márai s’inscrit bel et bien dans la noble et sublime lignée austro-hongroise des Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Robert Musil ou Joseph Roth. "Les Confessions d’un bourgeois", "La Conversation de Bolzano", "Les Braises", jusqu’à "L’Étrangère" il y a peu encore, avaient déjà achevé de nous en convaincre.

"La sœur", que publient derechef les éditions Albin Michel, ajoute une stèle à la gloire de l’écrivain né le 11 avril 1900 à Košice, en actuelle Slovaquie, et décédé selon sa volonté le 22 février 1989 à San Diego, aux États-Unis, où cet ancien résistant antinazi avait choisi l’exil en 1952. Ses livres, à l’époque, avaient été mis au ban du régime communiste. Il devait mourir d’une solitude incurable et d’un cruel oubli, huit mois seulement avant la fin de la République populaire de Hongrie.

Selon le procédé narratif de la mise en abyme - un roman dans le roman -, Sándor Márai nous conte la rencontre de deux hommes dans une auberge de montagne de Transylvanie. L’écrivain proprement dit est conquis par la discrétion exemplaire d’un pianiste en renom (Z.) qui, dans un bref moment de proximité, lui révèle son destin inéluctable : deux doigts morts, paralysés.

Au sommet de son art, l’homme avait disparu en 1939 à Florence, brusquement hospitalisé, victime d’un mal étrange. On est en pleine effervescence fasciste. C’est un furieux combat contre lui-même qu’il mène désormais, un impitoyable corps-à-corps, en la seule et unique présence des médecins et des infirmières en cornettes. La maladie, ses "rendez-vous chimiques" avec la morphine et les états d’âme qui s’ensuivent sont minutieusement décrits dans une fragmentation de tout instant, de tout sentiment, de toute sensation, qui nous fait en effet irrémédiablement penser à Stefan Zweig.

D’un verbe limpide et torrentiel - relevons d’ailleurs la remarquable traduction de Catherine Fay -, la maladie se dévoile et se dénude comme un fil électrique, les nerfs à vif, l’esprit fluctuant de la somnolence à l’extrême lucidité. Chaque mot des médecins, chaque geste des infirmières, chaque silence sont pesés au même trébuchet que la dose de drogue injectée au début de la nuit. Symptôme d’une impuissance et d’un mensonge face à l’intrinsèque vérité de l’être, cette maladie, lorsqu’elle est affrontée les yeux ouverts, paraît toutefois conduire à la reviviscence de l’homme.

Il y faudra cependant la froide détermination des médecins, la sévère bravoure des sœurs infirmières et tout le fantasme qui entoure le mystère de leur vocation. Sans compter, de très loin, la présence occulte d’une femme de diplomate tant aimée (E.), quoique interdite de ses émotions intimes - frigide, en un mot -, qui aimerait tant ramener l’artiste à elle.

Nous sommes tombé sous le coup de ce roman superbe, "le cœur au bord des yeux", tant il délivre un message d’espoir pour les malades que nous sommes tous en puissance, par-dessus toutes les tristesses de la condition humaine.

La sœur Sándor Márai traduit du hongrois par Catherine Fay Albin Michel 300 pp., env. 20 €