Livres - BD

C’est toujours un bonheur renouvelé que d’exhumer, en français, un nouveau livre de Sándor Márai (Košice, 11 avril 1900 - San Diego, 22 février 1989). Depuis des années, les éditions Albin Michel s’en sont d’ailleurs fait un devoir et un honneur presque annuels, grâce souvent au talent philologique de Catherine Fay. Márai nous évoque l’Europe centrale comme le firent si bien aussi Rilke, Zweig, J. Roth, Schnitzler, Kafka, Kundera, le "Danube" de Claudio Magris ou quelque autre œuvre de ce genre.

Sándor Márai se narre un peu lui-même, dans "Les étrangers", quand en 1930, après un séjour de cinq ans à Paris, il revient sur les brisées d’un jeune docteur en philosophie hongrois arrivé en 1926 dans la Ville-lumière, au détour d’une année à Berlin. Et au décours des années folles, dont commence déjà l’extinction des lampions. Là, il erre comme un pauvre hère, qui ne connaît du lieu ni tout à fait la langue, ni les mœurs et les manières, se retrouvant plus souvent qu’à son tour dans les cafés de Montparnasse, le Dôme en particulier, où il partage avec quelques camarades de hasard - hongrois comme lui, russes, espagnols ou même français de basse province - son infortune d’allochtone, de déraciné, d’exilé.

Hésitant entre la fascination et le dépit pour cette ville immense qui le renvoie à son étrangèreté, il a devant lui du temps à perdre. Comme un fragment d’éternité. Préférant contempler la vie des gens et observer les mouvements de société, il n’a encore jamais gravi la tour Eiffel, ni seulement franchi le Louvre, ni davantage les nombreuses autres sacro-saintes curiosités de l’endroit. Usant ses jours et ses nuits de bistrots rances en incertains petits hôtels aux matelas moisis. Et se résignant bientôt à aller, quelques jours, gagner quelques sous dans de menus métiers.

"Il m’arrive d’aller à Montparnasse où je bois un bock avec Vassilieff et je reste avec lui jusqu’au dernier métro. Je ne sais pas de quoi vit Vassilieff et je n’ose pas lui poser la question. J’ai fait la connaissance de nouvelles personnes qui sont venues à Paris pour de courts séjours parce que Paris, c’est la capitale du monde, ce qui est sans doute vrai sauf que moi je n’ai pas encore eu le temps de la visiter."

Il faudra prendre le temps de lire ce roman autobiographique, tout au plus un peu lent à ses débuts, mais trop court quant à sa fin. En tout état de cause, les lecteurs de Márai, qu’on sait être des monomaniaques de bon goût, prendront à nouveau un vif plaisir à lire l’écrivain et journaliste austro-hongrois, dont on ne finira jamais de louer "La Conversation de Bolzano", "Les Confessions d’un bourgeois", "Les Braises" ou "La sœur", l’an dernier.

On ne peut au fond s’empêcher de penser que, dans ce texte, l’écrivain magyar se livre à une introspection des plus profondes. Comme en un long rêve éveillé, il examine ses gestes, ses mots, ses tropismes. Il scrute également le monde qui tournoie autour de lui : "[ ] Il est écrivain et français, ce qui est un pléonasme parce que, à Paris, tous ceux qui possèdent l’orthographe écrivent, et d’ailleurs les autres également".

Sándor Márai nous brosse là un vibrant portrait de la vie à Paris, chef-lieu d’une douce France qui peut être rugueuse aussi. Il en brasse toutes les foules, dans le détail de chacun, jusqu’à ce qu’Eva, l’ancienne maîtresse de son brave ami ingénieur Émile Boudin, l’emmène un été en Bretagne pour mieux le renvoyer à la gare aux cris de "Sale étranger" ! Ces étrangers solitaires qui inondaient déjà la France en ce temps-là, n’ayant rien de mieux à penser qu’ils n’étaient jamais que de pauvres expatriés. Qui avaient fait en même temps un bon et mauvais rêve, comme tous les rêves en somme. Mais préfigurant déjà le suicide de l’auteur, bien des années plus tard.

Les étrangers Sándor Márai traduit du hongrois par Catherine Fay Albin Michel 446 pp., env. 22 €