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ENVOYÉ SPÉCIAL À PARIS

Vingt-cinq ans après sa mort, Sartre bouge encore. La commémoration du centième anniversaire de sa naissance suscite d'innombrables dossiers, livres et expos. Et les ennemis d'hier reprennent les armes: Sartrolâtres, Sartrophiles, Sartrophobes et Sartrophages répètent souvent, trente ans plus tard, les arguments qu'ils déployaient déjà sous la France gaullienne et pompidolienne. Le «petit homme» comme ses amis aimaient l'appeler tendrement, doit sourire dans sa tombe de parvenir à susciter encore tant de débats passionnants.

Il est significatif qu'on célèbre à ce point Sartre alors qu'on ne fait rien de semblable, loin de là, pour le centième anniversaire de la naissance, cette année aussi, de Raymond Aron, Paul Nizan ou Emmanuel Mounier. La France pleure en réalité, toujours, son dernier grand intellectuel polymorphe, militant, «boussole éthique». Il y eut 20000 personnes à son enterrement en 1980. Un article d'époque exposé à la grande expo organisée par la Bibliothèque nationale de France, raconte l'hystérie qui régna lors de sa conférence sur «L'existentialisme est-il un humanisme?». « Une jeune fille aux yeux bleus boit ses paroles. Un autre se précipite brusquement à ses pieds. Ce n'est pas une manifestation d'adoration, elle vient simplement de s'évanouir».

«Mon charmant Castor»

Aujourd'hui, les idéologies sont mortes et les idoles, dérisoires, se nomment Star'Ac ou la Bourse. On comprend que les intellectuels français célèbrent Sartre.

La BNF dans son site babylonien de Bercy, au coeur des quatre tours de l'architecte Perrault, vient d'inaugurer cette expo. Au vernissage, il était frappant que ce sont les étrangers qui gardent l'intérêt le plus réel pour Sartre. En France, on aime la polémique, ailleurs, on voit Sartre plus sobrement comme un important écrivain, dramaturge et philosophe qu'on étudie toujours.

L'expo se base sur le formidable fonds d'archives de la BNF, des centaines de manuscrits autographes. On revoit avec émotion les manuscrits de ses deux plus beaux romans: «La nausée» et «Les mots». On est surpris par cette écriture petite, serrée, étonnamment lisible. On retrouve les centaines de pages de ses grands livres philosophiques ou dans cette somme démentielle et admirable que fut son Flaubert («L'idiot de la famille»), qu'il rédigea jusqu'à être arrêté par la cécité.

D'innombrables lettres aussi dont plusieurs, adressées à celle qu'il appelait « mon charmant Castor ». Simone de Beauvoir lui répondant par « mon cher amour ». Ils se vouvoyaient, Sartre est encore l'homme d'une époque classique.

Une expo sur un auteur, fut-il Sartre, est souvent austère. La BNF a évité ce piège en multipliant d'abord les documents photos et cinémas. C'est un plaisir de retrouver cette faune germanopratine, avec les Vian (Boris parlera dans «L'écume des jours», de « Jean-Sol Partre » et de « la duchesse de Bovouard »), le jazz, le café Flore, Picasso, Genet. D'autant que les photos sont signées Brassaï, Cartier-Bresson et Gisèle Freund. Toujours Sartre a une cigarette à la main, sauf sur la couverture du catalogue où on l'a pudiquement effacée! Sartre écrit à Michel Leiris en espérant que la générale de «Huis clos» donnera une fiesta « qui aura la beauté du chant du signe». Aux cimaises aussi de la BNF, des oeuvres des peintres qu'il a fréquentés tels Giacometti ou Wols.

La voix des sans-voix

De nombreuses bornes audiovisuelles laissent entendre Sartre, sa voix nasillarde si caractéristique et son discours brillant et déterminé. Dans une tribune qu'on lui avait donnée à la radio au lendemain de la guerre, il rappelle que la grande idée de l'existentialisme est « de lutter contre le sentiment d'impuissance». «Même dans les moments les pires, dit-il, l'homme est libre et devient ce qu'il décide d'être».

On sera séduit par le beau visage d'une de ses nombreuses maîtresses, Dolorès Vanetti, son amante américaine, ce qui ne l'empêchera pas de détester les Etats-Unis et de trop aimer l'URSS au point de lâcher cette bourde répétée ad nauseam par les Sartrophages: «En URSS, la liberté de critique est totale».

Sartre, dans sa fougue, a commis des erreurs comme son quasi appel au meurtre des Colons dans sa préface aux «Damnés de la terre» de Fanon. Mais pour l'essentiel, quelle générosité, quel engagement constant pour la liberté de l'homme. «Il sondait l'homme tapi dans le sous-homme, écrit François Noudelmann dans «Le Monde», et il donnait une parole aux sans-voix». En témoigne cette photo exposée, de son appartement ravagé par la bombe d'un extrémiste.

En 1963, il écrit «Les Mots», souvenirs d'enfance et psychanalyse littéraire, que même les Sartrophobes lui concèdent comme très réussi. Un an plus tard, il refuse le Nobel. «Il faut être n'importe qui pour pouvoir parler au nom de tous, dit-il, et refuser ce qui sépare, ce qui distincte et ce Nobel aurait été une petite distinction, un petit pouvoir. Ah, si on me l'avait donné à l'époque du manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie et dans le contexte de ce combat, je l'aurais alors accepté».

Supplément de 72 pages!

Parmi d'autres, Olivier Todd témoigne du charme incroyable de Sartre: « Il n'était pas beau, mais il avait la beauté de l'intelligence». Dominique Desanti parle de l'exceptionnelle générosité de celui qui, jeune, voulait être «Spinoza et Stendhal». Jean Daniel, directeur du «Nouvel Obs», raconte comment Sartre est venu un jour le voir pour lui dire que son journal devait combattre la société bourgeoise en mettant ses tares à la une, c'est-à-dire le sexe et le sang.

Une nuée de livres sur Sartre sortent à cette occasion dont deux petits livres grand public, à «Que sais-je?» et «découvertes, Gallimard» par Anne Cohen Solal, grande spécialiste s'il en est.

Tous les grands journaux consacrent des suppléments à Sartre. Même si le fondateur de «Libération» doit se retourner dans sa tombe en voyant son journal sauvé par un Rothschild, «Libé» lui a consacré ce vendredi un dossier spécial passionnant de 72 pages (!). «Le Monde» titre son supplément d'un «Cent ans de liberté». «On peut être fier, écrit Michel Contat, d'avoir été contemporain de cet homme là. Jean-Paul Sartre émouvant, drôle, fraternel. (...) Un grand vivant qui n'est pas mort, car il s'est transformé en ce qu'il était, un appel à la liberté. Jamais nous n'avons été plus libres qu'occupés des idées de Sartre».

Par contre, «Le Figaro» a publié un supplément à charge (jamais on n'y cite la réussite des «Mots»). « Dans le fond, l'écrivain cherchait surtout à épater le bourgeois ». Ou plus loin, «A force de refléter son temps, il n'est plus du nôtre. Son théâtre semble aujourd'hui figé dans un éternel huis clos». Et encore: «L'action de Sartre témoignera d'une remarquable constance dans l'aveuglement». On l'avait dit: Sartre bouge encore...

«Sartre» à la Bibliothèque nationale de France, jusqu'au 21 août, au site François-Mitterrand, du mar au sam de 10h à 19h et dim de 12h à 19h. Un beau livre-catalogue avec une DVD de témoignages.

© La Libre Belgique 2005