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Qui pourra jamais mesurer ce que le patrimoine littéraire et mémoriel de l’humanité a perdu quand Alexandre Soljenitsyne renonça à mener le projet de “La roue rouge” jusqu’au terme qu’il lui avait fixé initialement ? Cette immense fresque romanesque fondée sur les sources historiques aurait dû conduire le lecteur des prémices de la Révolution russe de février 1917 au coup d’Etat communiste d’octobre et même au-delà, aux grandes tragédies consécutives.

“Avril 17”, dont le premier tome est à présent traduit, sera finalement le point final et l’aurait été même sans le décès de l’auteur de “L’archipel du Goulag”, survenu le 3 août 2008. Le second tome comprendra un résumé des “nœuds” non écrits.

Fidèle à sa méthode – qu’il appelle le “récit en segments de durée” – où chaque chapitre est un court moment, un coup de sonde dans la masse historique, Soljenitsyne porte ici son regard sur une période de vingt-quatre jours, du 25 avril au 18 mai 1917 (jusqu’au 5 mai pour le premier volume). En apparence, pas de bouleversements majeurs pendant cette période d’entre-deux où le gouvernement provisoire semble avoir rétabli la stabilité. Mais revient alors d’émigration, avec l’aide intéressée de l’Allemagne ennemie, un certain Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, accompagné ou suivi d’autres révolutionnaires. Dès qu’il se trouve à Petrograd, des processus s’enclenchent, qui se concrétisent par la radicalisation des mouvements de rue, rendant patente la faiblesse des nouveaux dirigeants minés par leurs dissensions internes, alors que la force de frappe du parti bolchevique est renforcée par les subsides de Berlin.

Lénine rédige alors ses célèbres “Thèses d’avril” dont l’analyse de Soljenitsyne prend exactement le contre-pied. Le futur pouvoir communiste monolithique est annoncé sans équivoque dans ce manifeste que le vieux marxiste Plekhanov qualifie de “délire”. Mais les futurs maîtres du pays prennent appui sur l’aspiration des masses à la paix, alors que le prince Lvov et ses ministres restent fidèles aux engagements pris envers les Alliés. “Nous avons obtenu la liberté en déployant si peu d’efforts et nous nous y sommes si vite habitués que cela nous grise”, fait dire l’auteur à un étudiant au visage franc et lumineux, s’adressant à la Douma municipale.

Pour répondre aux exigences de la démonstration, les événements politiques se font ici envahissants et relèguent à l’arrière-plan les destinées individuelles des personnages non historiques. Les principaux parmi ceux-ci se ramènent à une dizaine, tels l’intelligente Olda Andozerskaïa, professeur d’histoire et monarchiste, ou le colonel Georges Vorotyntsev.

A ces acteurs comme à ceux qui ont vécu au cœur des confrontations de l’année 17, l’enchaînement des faits échappe dans une fuite infernale en avant. Ces temps sont ceux de la marginalisation, du sommet à la base du monde russe, de l’homme naturel, celui qui percevait les frontières du bien et du mal. “La Roue rouge” est la terrifiante chronique de cet estompement.

La roue rouge. Quatrième nœud, t. 1 : Avril 17 Alexandre Soljenitsyne Fayard/719 pp., env. 39 €

Aux éditions Klincksieck sont parus des extraits des cours sur Les Slaves que donna Adam Mickiewicz, le “Victor Hugo polonais”, au Collège de France en 1842. Bernard Michel (Paris I – Sorbonne) nous balade à travers Prague à la Belle Epoque (Aubier). Revues et augmentées, les Scènes de grève en Pologne de l’écrivain et journaliste français Jean-Yves Potel, témoin des événements de l’été 1980 qui firent émerger le syndicat Solidarité, ont été rééditées aux éditions Noir sur Blanc. Ecrit en collaboration avec Aude Merlin (ULB), L’aigle et le loup porte sur la colonisation russe de la Tchétchénie, à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, le regard d’un historien tchétchène engagé, Maïrbek Vatchagaev (Buchet/Chastel).

© La Libre Belgique 2009