Sophie Labelle: "Les personnes transgenres n'ont pas à s'expliquer sur ce qu'elles sont"

Colin Gruel (St.) Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Un grand sourire et des mèches roses. Ce soir-là, Sophie Labelle est assise au fond d'une petite librairie du quartier Sainte-Catherine, à Bruxelles, pour faire dédicacer son premier roman. La foule est dense et enthousiaste, comme à chacun de ses passages. Rien qui ne puisse déstabiliser la jeune femme, plutôt coutumière à un tel engouement lors de chacune de ses interminables tournées internationales, au terme desquelles elle rentre dans son Québec natal, épuisée et presque déprimée à l'idée de renouer avec la routine.

Sophie Labelle, la "mi-vingtaine", comme on dit au Québec, est une dessinatrice transgenre connue dans le monde entier pour sa bande-dessinée en ligne, Assignée garçon , où elle raconte avec humour les aventures de Stéphie, jeune fille trans, elle aussi. Avec son premier roman jeunesse, Ciel – Comment survivre aux deux prochaines minutes , qui reprend les personnages de sa BD, Sophie Labelle vise un public préadolescent, "de 10 à 12 ans". Nous l'avons retrouvée dans un café, peu de temps avant son départ pour Amsterdam, prochaine étape de son voyage, pour qu'elle nous parle de son travail.

Vous faites de la BD depuis quatre ans maintenant. Depuis quand vouliez-vous vous mettre au roman?

J'ai écrit plusieurs romans qui n'ont pas été publiés, c'est une passion que je cultive depuis l'enfance. Je voulais écrire depuis longtemps un roman sur les personnages de ma bande-dessinée. C'était un moyen d'explorer leur personnalité plus en profondeur que par le biais de la BD en ligne, très instantanée, très superficielle… Et puis la maison d'édition Hurtubise m'a commandé un roman. Ils connaissaient ma BD. Les bande-dessinée et roman se nourrissent l'un l'autre. J'ai l'impression que l'écriture de ma BD est beaucoup plus fluide depuis que je me suis mise au roman.

Votre livre est très pédagogique dès qu'il s'agit de parler de transidentité *

En fait, il n'est pas fait pour être pédagogique. C'est surtout ludique. La seule présence de personnages trans fait qu'on va le voir comme pédagogique, mais c'est avant tout une œuvre de fiction, et pas un essai.

Pour tout vous dire, les passages pédagogiques, c'est mon éditeur qui me les a demandés. Mais je m'en serais sans doute passé. Je n'avais pas vraiment envie d'une scène ou un personnage trans accepte de répondre à des questions pour expliquer qui il est. Moi, ma spécialité, c'est de me moquer de ces questions. Je veux fournir à la communauté trans des occasions de rire de ces situations déshumanisantes et objectivantes. Donc j'utilise l'humour pour les détourner. Par exemple, après l'un de ces passages pédagogiques, Ciel, le personnage principal, explique qu'elle rêve d'habiter dans une ville peuplée uniquement de personnes trans, où personne n'aurait à s'expliquer.

Malgré tout, pensez-vous que les personnes cisgenres * puissent lire votre roman pour y apprendre des choses ?

Les gens font ce qu'ils veulent ! (rires) C'est un roman que tout le monde peut lire, y compris des personnes cisgenres, même si le personnage principal est trans. J'avais en tête le public trans en l'écrivant parce que je veux qu'il ait accès à des histoires qui ne soient pas des documentaires sur leurs vies. Mais je m'adresse à un large public. Les gens trouvent mes travaux éducatifs surtout parce qu'ils parlent d'enjeux très peu abordés dans les médias, et ce de manière simple, succinte et ludique.

Le portrait que vous faites de la communauté trans est assez paradoxal. Certains personnages trans sont solidaires, d'autres beaucoup moins...

Oui, absolument, c'est quelque chose de très important, cet aspect « communautaire ». Avoir des amis trans avec lesquels le fait d'être trans n'est pas important, qui nous permettent d'avoir confiance en nous… C'est un thème très présent dans l'écriture, ce sera encore plus présent dans le tome 2. Mais il y a aussi des personnages trans qui se désolidarisent de la communauté, comme Célianne dans le roman, qui dénigre totalement Ciel. C'est quelque chose qu'on voit beaucoup dans les communautés marginalisées. Certaines personnes vont activement dénigrer les autres. C'est très dommage, et c'est important d'en parler. C'était surtout un levier à la discussion.

Il y a trois personnages trans dans votre roman, mais leur transition * n'est pas vraiment abordée. Pourquoi ?

On va y venir dans le tome 2 ! Mais c'est important de ne pas s'intéresser qu'à la transition des personnages, sur le fait qu'il soient trans, parce que c'est ce qu'on voit dans tous les médias, tous les films, tous les livres... On ne s'intéresse qu'à leur transition, leurs opérations chirurgicales, leurs traitements. Moi, je voulais surtout raconter le reste, ce qui se passe à l'école, comme pour tous les autres enfants, ce qui n'a pas de lien direct avec la transidentité.

Cela fait un mois que vous tournez dans toute l'Europe, comment ça se passe ?

Les tournées, la rencontre avec le lectorat, ça me permet de me recentrer… Je reçois beaucoup de harcèlement en ligne, et souvent les gens qui me harcèlent sont beaucoup plus bruyants et vont avoir un impact assez fort sur ma vie, beaucoup plus que les messages de soutien. Et à chaque fois qu'on me dit que ma BD a permis à des personnes de transitionner*, d'avoir des discussions avec des proches, ça me touche. Il y a des parents qui viennent me voir pour me remercier de ce que je fais pour leur enfant trans. C'est très émouvant.

Votre travail vous apporte aussi beaucoup d'ennemis…

Oui, mais ça ne m'a jamais vraiment effrayée. Je sais que les gens qui me harcèlent ont souvent très peu de courage, se cachent derrière des écrans à des centaines de kilomètres de chez moi. Personnellement, je suis préparée à n'importe quoi. En mai dernier, quand des groupes néo-nazis avaient attaqué ma page et fait fuiter mon adresse de domicile, mon premier réflexe, ça n'a pas été de craindre pour ma vie mais d'appeler les journalistes. Les gens qui m'attaquaient se sont rendu compte que j'avais retourné la situation à mon avantage pour donner de la visibilité à la communauté trans, parler de harcèlement en ligne.


Lexique

Transgenre / Transidentité. Les personnes transgenres ont une identité et/ou une expression de genre différente du genre qui leur a été assigné à la naissance. Comme Sophie Labelle l'explique dans Ciel , « ça n'a rien à voir avec mes activités préférées ou les vêtements que j'aime porter : c'est dans la manière dont je me situe dans le monde et comme je veux qu'on me comprenne. Mais d'habitude, la première question que les gens se posent lorsqu'ils apprennent que je suis trans, c'est ce qu'il y a dans mon pantalon. C'est très désagréable. »

Transsexuel / Transsexualisme. Il s’agit de termes inappropriés qui trouvent leur origine dans le vocabulaire médical et représente la vision qu’a l’institution psychiatrique des personnes trans.

Cisgenre . Ce terme désigne une personne dont l'identité et/ou l'expression de genre correspond au genre assigné à la naissance. C'est le contraire de transgenre.

Transition / Transitionner. Cela désigne un changement de l'expression du genre, qui peut prendre différentes formes : changement du prénom, du style vestimentaire, des pronoms à utiliser en désignant cette personne, opérations chirurgicales…



Colin Gruel (St.)

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