Livres - BD

Le jury du Prix Rossel, le plus important prix littéraire en Belgique, a choisi jeudi midi le livre « Robinson » de Laurent Demoulin. Ce livre fut un grand coup de coeur pour tous ceux qui l’ont lu et ont été extrêmement touchés par cette histoire magnifiquement racontée.

Voilà ce que nous en écrivons à sa sortie, il y a un an.

Très émouvant et vrai, c’est le récit d’un père qui "donne la parole" à son enfant autiste. Privé de la barrière protectrice du langage, celui-ci voit déferler le monde en lui.

De multiples fantasmes et clichés existent autour de l’autisme. Et aujourd’hui, on cherche toujours les causes de cette maladie et on s’écharpe sur les thérapies possibles. L’autisme fascine car il nous tend un miroir dérangeant et incompréhensible. C’est pourquoi il faut lire le témoignage tendre, très bien écrit et si vrai, de Laurent Demoulin. Il raconte quelques mois de sa vie avec son fils qu’il surnomme Robinson, qui a dix ans et qui est autiste. L’écrivain ne dit rien des jeunes années de Robinson et du contexte. Tout est dans le rapport père-fils autour d’un non-langage par les mots. Le "oui-autiste" comme il l’appelle, communique non pas par le langage comme le "non-autiste" le fait, mais par des gestes dont la logique nous échappe.

Robinson peut rire, montrer son désir, se fâcher, mais aussi barbouiller les murs avec sa merde, faire ses besoins n’importe où, jeter au-dessus d’une armoire ou par la fenêtre tous les objets qu’il voit, mettre les fils électriques en bouche.

On suit Robinson et son père au magasin, en rue, à la plaine de jeu, en famille, chez des amis. Le père ne peut le quitter des yeux une seule seconde de peur des bêtises dangereuses qu’il ferait. Une démarche éreintante mais qui n’exclut pas une complicité entre eux, des moments de grâce dans ce parcours du combattant.

Au centre du récit, est la question du langage. Laurent Demoulin a voué sa vie aux textes comme poète, critique, enseignant à l’université de Liège. Il lit et commente Roland Barthes alors qu’il a un fils qui est absent du langage !

Quand il se promène avec cet enfant si étrange, il voit autrement le monde autour de lui. Le filtre des mots a disparu et la réalité de la nature, des gens, lui saute aux yeux, brute.

Il n’y a pas de théories dans ce témoignage, pas de "solutions", pas de recherche plus ou moins vaine de déculpabiliser les parents. Il y a un enfant qui, comme le fait justement remarquer Laurent Demoulin, n’est nullement coupé du monde. C’est le contraire qui se passe. Privé de la barrière protectrice du langage qui l’aurait fait entrer dans le monde du symbolique, l’autiste voit déferler le monde en lui. Le réel le submerge dangereusement. Et il doit s’en défendre par l’autisme et par les rituels de répétition qui tentent d’exorciser cet environnement si intrusif. Dans ce beau récit, même la merde devient un échange d’amour.


Robinson Laurent Demoulin Gallimard 230 pp., env. 19,50