Livres - BD

Ayant interrompu ses études à dix-sept ans et commencé à écrire sans avoir jamais lu, Kenan Görgün est vraisemblablement un jeune auteur stupéfiant ! Sans diplôme, sans formation, pendant des "années de galère" il rencontre peu à peu des personnes-clés qui lui permettront de révéler son talent d’écrivain. La parution de son recueil de nouvelles, “L’enfer est à nous” (Quadrature, 2005) émouvra jusqu’aux larmes le jeune Gantois (né en 1977), d’origine turque, qui publie aujourd’hui, son troisième ouvrage et premier roman chez Fayard, “Fosse commune” (440 pp., env. 23€).

A travers le regard de Randall, cocaïnomane qui tue sa mère obèse et fuit à travers le temps, Kenan Görgün façonne un portrait de notre civilisation décadente, dont le déclin trouve ses causes dans les années soixante. L’écriture acérée, cinématographique – influencée par son métier de scénariste et la tradition orale turque –, se prête à ce livre hybride, à mi-chemin entre le polar à suspense et le roman d’anticipation.

Etre édité chez Fayard est un grand pas. Qu’est ce que cela représente à vos yeux ?
"Ce n’est pas vraiment un aboutissement sinon, je m’arrêterais d’écrire! Ce n’est qu’un jalon dans mon parcours même si c’est un grand changement. “Fosse commune” est un premier roman, c’est ce que j’ai fait de plus important. J’ai essayé d’y mettre en scène mon univers personnel en tant qu’écrivain et de mêler les genres que j’aime le plus."

Votre roman est atypique. Comment le définissez-vous ?
"Il n’y a pas vraiment de genre. C’est un processus naturel où les figures de la science-fiction viennent se mélanger aux figures narratives du roman policier, tout cela avec un aspect d’anticipation, politique en l’occurrence. Le résultat, c’est vraiment moi. Mon travail s’inscrit dans la durée, “Fosse commune” en est la première étape."

Votre discours envers les Etats-Unis est sévère. Le titre, “Fosse commune”, est-il symbolique ?
"Ce que je voulais mettre en scène, c’est un certain effondrement du monde occidental. Pas seulement en Amérique, même si l’action se déroule là-bas. Dans ce roman, à cause des erreurs de quelques policiers, la collectivité va payer. La fosse commune représente cela : creusée pour quelques-uns, c’est la ville entière qui tombe. J’ai écrit une fable sur la dérive de l’Occident. Comment réagir quand des gens censés diriger des groupes humains ne sont plus capables de le faire ?"

Le début du roman se déroule en 2016. Cette vision pessimiste est-elle la vôtre ? "Elle est réaliste, même s’il y a toujours le filtre de la fiction. Les grandes villes occidentales sont déjà dans un état de désorganisation avancé. J’ai voulu donner l’alerte. Je n’essaie pas de décrire ce que je crois qui va se passer mais ce qui est déjà arrivé et ce qu’on devrait faire pour que ça change."

Il y a aussi une chronologie...

"C’est la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre. Chaque fait trouve son écho dans la réalité. Les années soixante, c’est la décennie “point de non-retour”. Il y a une source à tout : les choses que nous vivons aujourd’hui trouvent leurs racines des années auparavant."