Livres - BD

 Un livre philosophique pour enfants signé Tomi Ungerer, voilà qui promet.

Connu pour son franc-parler, sa vision radicalement différente de la vie, son talent aussi grand que les ogres, géants et brigands qui sévissent dans ses albums jeunesse, sa radicalité et parfois même sa causticité, l’auteur illustrateur alsacien répond par «Ni oui ni non», à la demande de Philosophie magazine, à cent questions philosophiques d’enfants qui évoquent avec lui l’amitié, l’amour, la solitude, l’argent, les animaux, la famille ou encore la religion. Un livre drôle et profond qui se lit d’une traite ou s’effeuille selon les envies, nous emmène sur des chemins de traverse et nous en dit beaucoup également sur cet artiste hors du commun qui a donné envie à tant d’auteurs jeunesse d’embrasser ce métier si particulier grâce à des albums aussi incontournables que «Les trois brigands » (L’école des loisirs, 1968), « Le géant de Zeralda » (L’école des loisirs, 1971), « Otto » (L’école des loisirs, 1999) ou encore l’aurobiographique «A la guerre comme à la guerre »(L’école des loisirs, 2002).

Affichiste, auteur illustrateur, collectionneur d’objets, dessinateur publicitaire, Jean-Thomas Ungerer, né le 28 novembre 1931 en Alsace, est un des rares artistes à avoir un musée de son vivant. Lequel se trouve à Strasbourg et vaut le détour.

Chassé des Etats-Unis

En 1956, il part aux États-Unis où il réalisa d’affiches, entre autres contre la guerre du Vietnam , qui lui valurent une grande notoriété ainsi que des dessins érotiques, ce qui ne fut pas pour plaire à l’Amérique pudibonde. Pourchassé par le régime maccarthyste, il a juré de ne plus remettre les pieds dans ce pays même s’il vit aujourd’hui,en face, de l’autre côté de l’océan, à l’extrême pointe de l’Irlande, au bord de la falaise et sur une terre sauvage fouettée par les vents. De quoi nourrir sa réflexion et accroître encore son amour de la vérité, celle qu’il ne cache jamais aux enfants.

«Un jour, quand mon fils était petit, il y avait un chat écrasé sur la route. Je l’ai fait descendre de la voiture et je lui ai dit: voilà comment tu finiras si tu t’approches trop de la falaise» nous avait-il raconté lors d’une de nos rencontres.

Voici qui donne une idée de la manière dont Tomi Ungerer envisage les choses.

Explorons donc avec lui quelques-uns des thèmes abordés.


  • La famille

© tomi ungerer
Comment apprend-on à être papa demande Simon?

Le rôle du père a évolué, répond Tomi Ungerer. Les cadeaux ont remplacé les verges et les martinets. «Moi-même, j’ai administré quelques fessées à mes enfants. Pour rétablir l’équilibre des forces, je me mettais parfois à genoux en leur disant , maintenant, c’est à vous de me punir. Ils me rouaient de coups sur le derrière avec leurs petites mains! »

Pourquoi, de temps en temps, j’ai peur de ma famille, demande Illona, du haut de ses 5 ans.

Question dont Ungerer ne minimise pas la gravité sachant combien les disputes et leurs séquelles peuvent être insurmontables. «Si la famille est une prison, je crois qu’il ne reste guère que l’évasion. Petit, les fêtes de la veillée de Noël m’étaient étouffantes. Après la distribution des cadeaux, je quittais la maison pour errer dans les rues»

A dix ans, Coline, fille unique, se plaint, pour sa part de la solitude. Un sentiment qu'a bien connu Tomi Ungerer. Son père mourut lorsqu'il avait trois ans et demi. A six ans, on l'envoie chez son oncle où il n'avait aucun compagnon de jeu. Il s'est réfugié dans le dessin et la lecture. L'imagination est devenue sa meilleure amie.Les frères et sœurs tuent l'ennui mais peut-être aussi un peu de la créativité.


  • L'amour

© tomi ungerer



Ah, l'amour. Vaste question. Parfois mortelle comme le souligne Alexandre qui, à sept ans déjà, se demande si on peut mourir d'amour.

Tomi Ungerer se souvient combien sa mère a failli mourir de chagrin lorsque son père est mort. Mais il avait des frères et sœurs. Il fallait bien continuer. «Il n'y a qu'une vie qu'on puisse sauver du vide, du néant, c'est la sienne, celle dont on est responsable. Et je pense que c'est la meilleure manière pour que la vie l'emporte sur la mort.»

Par ailleurs, l'auteur avouera que lorsqu'on tombe amoureux, il est difficile de se relever. "L'amour semble nous tomber dessus depuis le septième ciel, sous la forme d'un coup de foudre merveilleux. Malheureusement la foudre provient de la tempête".

  • La mort

© tomi ungerer

Qui mourra verra aime à dire l'artiste. Peut-on penser quand on est mort ?

Il n'y a que la mort qui ait réponse à tout. "En attendant, rien ne nous empêche de penser à la mort et à tout ce qui touche à la vie. Autant en profiter pour penser autant que possible de notre vivant !" Une réponse qui prend tout son sens quand on sait que sous l'occupation allemande, le petit Tomi, alsacien, rappelons-le, entendait souvent dire :«Ne pensez pas! Le Führer pense pour vous! »

Et les animaux, tellement importants au regard des enfants, faut-il les enterrer?

Il ne faut pas être grand saint pour imaginer la réponse de Ungerer qui, toute sa vie durant, n'a cessé de les dessiner sous des aspects très humains, joviaux ou caricaturaux. S'il faut non seulement les enterrer pour raison d'hygiène, il importe aussi si on a partagé une belle tranche de vie avec eux, de leur accorder une cérémonie qui témoigne de notre affection. «Je vis dans une ferme en Irlande. Chez nous, quand un cheval meurt, tous les membres de la famille se déplacent pour lui rendre un dernier hommage ».


  • La confiance

© tomi ungerer

Une petite dernière pour la route. Pourquoi nous ne sommes pas sûrs de nous, demande Raphaël.

«Il faut de l’arrogance et de la suffisance pour être sûr de soi. C’est le cas des tyrans et des fanatiques, qui sont convaincus d’avoir toujours raison et qui sont prêts à le proclamer comme le coq qui chante sur son tas de fumier. Avant de confier qu’il a toujours été enclin au doute et à l’insécurité mais que cela ne l’a pas empêché d’afficher ses convictions.Mais qu’il est, hélas, impossible de souscrire à une police qui nous ordonne d’avoir de l’assurance.»


"Ni oui ni non".Réponses à 100 questions philosophiques d'enfants, Tomi Ungerer, L'école des loisirs, 160 pp., env. 16 €. Dès 5 ans