Livres - BD

Les lecteurs de Stewart O’Nan connaissent déjà Emily, que l’écrivain américain vient de remettre en scène dans le roman qui porte son nom. Elle était la figure centrale de "Nos plus beaux souvenirs" (2005), qui conte l’histoire d’un deuil - Emily venait de perdre son mari Henry - et de ses répercussions dans la vie des membres de la famille Maxwell. A présent, Emily a apprivoisé la solitude, même si elle peut encore la déboussoler sans crier gare. Mais elle sait qu’Arlène, sa belle-sœur, n’est jamais loin, chacune ne cessant s’inquiéter pour l’autre.

"Elle n’avait jamais désiré avoir quatre-vingts ans. En fait, elle n’avait jamais désiré survivre à Henry." Si le présent lui paraît étriqué, elle sait que la nostalgie, parfois si tentante, n’est qu’un piètre recours. Sa vie n’ayant plus rien d’urgent ni de nécessaire, elle occupe ses journées comme bon lui semble : visites de musées, petits-déjeuners copieux au Eat’n Park, farniente sur fond de musique classique, sans oublier de prendre des nouvelles de Kenneth et Margareth -ses enfants désormais parents qui se débattent dans de petites vies alors qu’elle nourrissait pour eux tant d’ambition. A l’approche de Noël, dans l’effervescence des préparatifs, monte en elle quelque inquiétude. Ce moment si particulier des retrouvailles va-t-il la combler ou la décevoir ? Ses relations avec Margareth ont toujours été tendues. Comment va se dérouler la conversation qu’elle envisage, qui doit la voir aborder les dispositions qu’elle a prises pour le moment où elle ne sera plus ?

S’il est des moments délicats, comme la disparition d’une voisine ou d’une amie, d’autres se révèlent auréolés par de petites victoires - l’autonomie retrouvée grâce à l’achat d’une voiture - ou portés par la grâce - le spectacle de cette neige qui tout à coup offre la nouveauté d’un monde transformé. Si le combat contre l’insatisfaction semble ne jamais devoir finir, petit à petit, libérée des contraintes du temps et épargnée par les soucis de santé, Emily chemine vers ce qui pourrait être une découverte fondamentale.

Situé à Pittsburgh, où Stewart O’Nan est né en 1967, "Emily" est un roman crépusculaire, pointilliste, qui, par petites tranches de vécu quotidien, dévoile les fêlures humaines, la précarité des choses, l’œuvre du temps. Le deuil, que n’a cessé d’explorer l’auteur de "Chanson pour l’absente", lui permet de donner une autre lecture du rêve américain qui, pris au piège de l’ordinaire, voit ses mythes perdre de leur éclat.

Emily Stewart O’Nan traduit de l’anglais (États-Unis) par Paule Guivarch Ed. de l’Olivier 335 pp., env. 22 €