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N ous avons tous dans le coeur quelque chose de David.» Pour convenue qu'elle paraîtra, cette phrase est peut-être la plus juste jamais écrite sur David Susskind, celui qui a été et reste la pierre d'angle de la communauté juive de Belgique et, par-delà nos horizons communautaires, un emblème pour sa diaspora. A 80 ans, lui que, par affection, d'aucun ne peut s'empêcher d'appeler Suss a vécu bien des vies. Il a traversé en première ligne les tragédies et les combats du XXe siècle, et ne cesse aujourd'hui de «courir», comme il se plaît à le dire avec une timidité à peine dissimulée derrière un sourire.

UNE PART DE FICTION

Il fallait donc, chez l'écrivain encore jeune qu'est Vincent Engel, un soupçon d'inconscience pour accepter - sans hésiter longtemps, il l'affirme - la proposition de Noa Susskind: raconter les vies de son père désormais entré dans le respectable camp des octogénaires. Un historien aurait rédigé un ouvrage bourré de dates et de références qui serait peut-être passé à côté de l'essentiel: l'homme. De celui-ci, le journaliste, lui, risquait de s'en tenir aux anecdotes et de glisser à la surface d'un destin aux racines autrement profondes. Le romancier a usé de son talent, celui d'un créateur. Si c'était un pari, il est réussi.

La biographie de David Susskind que Vincent Engel vient de publier n'en est pas strictement une dans la mesure où y entre une part de fiction. Non pas sur le fond, tous les événements relatés étant strictement exacts, mais dans la mise en écriture où la part d'imaginaire se révèle ici un moyen privilégié pour faire passer avec intelligence et sensibilité la vérité historique. Il en résulte un portrait criant de cette vérité, bien que le héros n'ait jamais posé. L'auteur a, en effet, pris le parti de ne pas lui faire raconter sa vie et d'aller en chercher ailleurs, chez d'autres, les événements marquants. Un tour de force puisque, le manuscrit terminé, Suss n'a rien eu à redire au texte.

Ces événements, souvent connus, sont ceux qui ont vu David Susskind prendre en charge à la Libération les enfants cachés, créer un cercle culturel et sportif juif qui deviendra, en 1965, le Centre communautaire laïc juif, coiffé plus tard par le Comité de coordination des organisations juives de Belgique. Ont suivi deux conférences internationales en faveur des juifs soviétiques, deux colloques pour un dialogue avec les Palestiniens d'abord, avec les Palestiniennes ensuite sous l'impulsion déterminée de son épouse Simone, le combat pour le départ du carmel installé indûment dans le camp d'Auschwitz.

ITINÉRAIRE IDÉOLOGIQUE

Moins connu est l'itinéraire idéologique de l'homme qui, changeant mais inébranlablement cohérent, rencontre toujours ses convictions. Et d'abord celle léguée par sa mère à l'heure de la brutale séparation dans les rafles de 1942 à Anvers: «Sois un homme», lui a-t-elle dit à l'ultime minute. Celles aussi acquises durant les études religieuses qui baigneront son enfance mais aussi dans son adhésion au communisme en 1941 rendue intenable par les répressions en Europe de l'Est, dans un bref détour par le maoïsme apparemment égalitaire de Jacques Grippa, dans sa foi enfin en un judaïsme laïc et tolérant, pacifique et solidaire, concrétisée aujourd'hui avec le projet d'une Fondation du Judaïsme.

Fondateur est, sans doute, le mot qui traduit le mieux l'essentiel du parcours d'un homme qui, au crépuscule de sa vie, est resté fidèle au don de sa mère. Le don de la vie qui implique cette injonction: ne jamais accepter qu'il soit impossible de changer les choses, rester un homme, sans doute, mais digne de soi-même et des autres, sans mépris pour personne.

Cette promesse que David Susskind n'a eu de cesse de tenir, Vincent Engel l'illustre avec un sens de l'essentiel mais aussi une humanité et une chaleur qui rappellent les plus belles pages de l'un de ses meilleurs romans, «Oubliez Adam Weinberger» . En particulier dans les passages sur la vie des grands-parents de Suss en Pologne, sur son père et son exil à Anvers, sur ses émois d'enfant et d'adolescent, ses interrogations. Tout un passé qui éclaire ce qui compte le plus chez l'homme, ses racines.

© La Libre Belgique 2006