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Tout auréolé de sa prestation magnifique dans le film bouleversant de Michael Haneke, "Amour", en lice pour les Oscars, Jean-Louis Trintignant sera sur scène en Belgique, fin février, pour réciter une trentaine de poèmes de poètes qu’il qualifie de "libertaires" : Boris Vian, Jacques Prévert et Robert Desnos. Un voyage à travers des textes qui parlent de joie, de malheur, de fraternité et, surtout, de liberté. Il est accompagné par Daniel Mille, accordéoniste de jazz virtuose, et par Grégoire Korniluk au violoncelle.

Trintignant est un fou de poésie qui connaît par cœur 1 500 poèmes. Il ne cesse d’en lire et d’en réciter à ceux qui l’entourent, avec sa voix si envoûtante et reconnaissable entre mille. A 82 ans, cet amour se fait encore plus vif. En témoigne cette tournée qui passe cette fois par chez nous.

Pourquoi cet amour de la poésie ?

Ce que j’aime est qu’elle parle d’une manière si resserrée, avec beaucoup moins de mots que le roman. J’aime la musique qui s’en dégage. Avec l’âge, je suis de plus en plus sensible à la musique et la poésie est la forme musicale par excellence des mots. L’essentiel est dans la poésie, chaque fois raconté de manière surprenante.

Malraux disait qu’elle expliquait tout.

Elle permet de parler de choses aussi importantes que la mort - j’y pense souvent -, mais d’une manière légère. Ces trois poètes possèdent tous une bonne dose d’humour, mais aussi d’engagement politique, un mélange qui m’émeut et qui me correspond. Boris Vian dans un poème dit : "Vous faites ceci, vous faites cela, et si vous n’y arrivez pas, vous pouvez toujours vous suicider." C’est du cynisme, mais aussi de la légèreté.

Vous les qualifiez de “libertaires”, plus que la simple liberté ?

Ce sont des anarchistes. Longtemps, j’ai pensé qu’ils étaient des anarchistes mais non violents, en fait ils le sont. Libertaire et anarchiste, c’est la même chose. On a besoin d’eux pour nous aider à refuser l’autorité, refuser la guerre, pour nous bousculer.

Vous sentez-vous proches des “Indignés” ?

On a besoin de cette liberté, de cet esprit de tolérance, de l’amour des gens, et surtout des femmes. Ces trois poètes sont des amoureux qui contemplent le monde d’en haut.

Pourtant, la poésie ne se vend plus ?

Il y a plus de gens qui écrivent de la poésie que de gens qui en vendent ! Moi-même, j’ai écrit un peu de poésie. Mais elle va revenir. Il fut un temps où elle était si importante, elle le reste parfois à l’étranger. J’ai un si grand plaisir à dire ces textes qui ne sont pas ceux des plus grands poètes que j’admire, comme Rimbaud ou Baudelaire, mais où on trouve une inventivité des mots, une joie des textes. Chaque fois, le public adore.

Le film “Amour” de Michael Haneke, dans lequel vous jouez, connaît un triomphe partout et bouleverse les spectateurs. Vous osez y montrer la vieillesse et la mort. Que vous inspire ce succès ?

Il ne vient pas de moi mais de Haneke, de sa qualité de metteur en scène, de son génie (dont il n’est pas conscient). Alors, certes, cela me plaît de voir ce succès et cette émotion suscitée, mais il ne faut pas s’arrêter à cela. On nous demande souvent d’accompagner un film après sa sortie, ce n’est pas notre rôle. Nous avons celui de jouer, c’est tout. A plus de 80 ans, je suis heureux d’être sur scène à lire ces poèmes. Je l’ai déjà fait en tournée, une centaine de fois, et cela continue au rythme d’une dizaine de fois par mois. C’est un énorme bonheur, très différent du cinéma. Certains disent que quand ils jouent au cinéma, ils voient, derrière la caméra, des milliers de personnes qui les regardent. Pas moi. Je ne vois qu’une caméra froide, alors que sur scène, j’ai un retour immédiat de la salle, je sens ses émotions en direct. Je vis les choses que je dis quand Vian, par exemple, annonce : "Je mourrai d’un cancer de la colonne vertébrale" ou qu’on parle d’un troupeau de gnous. Je vois ceux-ci arriver et me passer sur le corps. J’ai la chance de voir ce que je dis et que cela se reproduise, intact, chaque soir. C’est incroyable et cela me dépasse. Cela me rappelle un ami danseur qui me disait qu’il ne réussissait certains gestes qu’en représentation mais les ratait en répétition. Sentir le public donne une force neuve.

"Trois poètes libertaires du XXe siècle avec Jean-Louis Trintignant", le 21/2 au centre culturel de Mouscron (056.86.01.60) les 22 et 23/2, à Wolubilis Bruxelles (02.761.60.30) et le 9/3 au Forum de Liège (04.223.18.18).