Livres - BD

Au terme d'une longue carrière de critique théâtral, où il se sentait en permanence «frustré de ce tout que je n'avais pas vu et guetté par l'overdose», Jacques Hislaire est retourné vers ses souvenirs et ses articles. Né en 1930, entré à «La Libre Belgique» en 1954, il en fut le chef du service politique de 1972 à 1980, puis des pages culturelles, de 1980 à 1992.

Il ne propose pas une histoire du théâtre belge de l'après- guerre - à laquelle son ouvrage apporte néanmoins une contribution substantielle - mais une «chronologie selon mes coups de coeur». Raison pour laquelle il a sobrement intitulé son livre «Théâtre à Bruxelles - Chronique 1943- 2004».

Or, comme le souligne Jacques De Decker dans sa courte préface: «Bruxelles est véritablement née au théâtre durant ces années dont Hislaire a été le témoin.» Et de préciser encore: «La Libre Belgique eut durant un âge d'or de la critique une véritable pléiade de grands chroniqueurs à son bord. Une brochette composée de Jacques Franck, Jean Sigrid, Jean Pigeon, Jean Collette, Monique Verdussen et Jacques Hislaire. Tout en ayant accompli mon parcours de critique théâtral au Soir, je n'ai jamais eu, je puis l'avouer, d'autres maîtres dans ma discipline que ces brillants collègues de la concurrence!»

DES INSTITUTIONS ET DES HOMMES

Tout à la fois chronologique et thématique, le parcours tracé par Jacques Hislaire passe en revue les «grandes maisons» bruxelloises au fil de leur apparition. Eclectique dans ses goûts, il ne fait pas mystère de son credo théâtral: «Il n'y a qu'une sorte de mauvais théâtre, le théâtre ennuyeux. Comme il est indispensable qu'il y ait toujours un public, car jouer devant des banquettes vides n'a aucun sens.»

A la fin des années quarante, entamant son parcours professionnel, Jacques Hislaire rencontre Claude Etienne - «grand garçon nigaud et ému à l'occasion du dixième anniversaire de son théâtre, à vous fondre le coeur» - et Jacques Huisman - «porteur de toutes les contradictions: prudent et fougueux, attentif et distrait, violent dans ses colères et profondément gentil, communiste et libéral -une personnalité fascinante et généreuse» -, patrons respectifs et contrastés du Rideau de Bruxelles fondé en 1943 et du Théâtre national de Belgique créé en 1945.C'est l'une des qualités de ce livre de nous livrer des portraits acérés des grandes figures de notre théâtre. De Jean-Pierre Rey à Bernard De Coster, d'Oscar Lejeune à Jean Nergal, de Roger Domani à Armand Delcampe, il les a tous rencontrés, interviewés et il les «croque» admirablement. Par endroits, cela tourne forcément à la litanie de titres, d'auteurs, de metteurs en scène et d'interprètes. Mais le rythme est bon et la plume alerte, de sorte que, comme on dit, «ça passe».L'auteur a aussi donné un chapitre concis et précis sur l'évolution des rapports entre le théâtre et l'État au cours de cette période institutionnellement mouvementée qui a vu le pays se fédérer et le département de la culture se communautariser.

Et il clôt son ouvrage par quelques considérations sur la critique théâtrale elle-même dont la conclusion revendique le droit, sinon à l'erreur, du moins à changer d'avis.

DE L'IMPORTANCE DU SOUS-TEXTE

S'il dénonce par endroits les «intellocrates péremptoires», s'il plaide pour le «bon goût», jamais il ne se laisse aller à la polémique. De surcroît, l'auteur témoigne de diplomatie et du sens de l'ellipse dans l'évocation des points plus sensibles de notre histoire théâtrale: émergence du Jeune Théâtre dans les années 70, successions successives à la tête du National de 1985 à 2005, «disparition» abrupte de créateurs de premier plan comme Albert-André Lheureux ou Henri Ronse.

Dans la vie, comme au théâtre, le plus important est souvent le «sous-texte»...

une chronologie selon ses coups

de coeur.

© La Libre Belgique 2005