Livres - BD

Pure félicité de l'esprit que ce Père Diogène surgi d'un lointain et incertain Platanople, terroir de philosophie situé quelque part entre la Grèce antique et la France du XXe siècle. Arrière-descendant du célèbre cynique de Sinope qui, résidant dans un tonneau et imperméable aux honneurs, à la fortune et aux conventions, cherchait l'homme un midi à Athènes avec une lanterne sur le nez et enjoignit un autre jour à Alexandre le Grand de s'ôter de son soleil.

Julien Lepère-Duchêne, né Dieu sait où de parents inconnus, aurait pu devenir un illustre professeur au Collège de France, philosophe à la mode, un nouveau Bergson. Nomade, misanthrope, mégalomane et histrionique, il montait certes à Paris mais n'avait point d'aspiration à toutes ces gloires, fou qu'il était aux yeux de tous, résolument rétif au système. "Travailler", proclamait-il, "ce serait soutenir l'infâme société, me faire le complice du tyran, lui donner le moyen d'écraser mes frères de servitude."

RÉFRACTAIREMENT

Il faut voir cependant que ce Père Diogène, dont nous suivons pas à pas l'homérique voyage comico-philosophique, est aussi le fils spirituel d'un auteur à ce jour injustement méconnu, Henri Ner (1861-1938), qui signa une cinquantaine de romans, d'essais et de pièces de théâtre sous le nom de plume de Han Ryner.

Le présent ouvrage, publié originellement en 1920, s'insérait alors parmi les courants encore marginaux qu'étaient le marxisme et l'anarchisme. Une brillante préface du critique Alain Pengam nous décrit ces enjeux dans la propre vie de l'auteur. Le philosophe, pour Han Ryner, devait "devenir étranger à son temps et à son pays, éviter avec le même soin d'obéir et de commander, agir toujours comme s'il n'y avait pas de lois écrites".

Prolongement de la socratique connaissance de soi, M. Pengam définit le cynisme comme le précepte - également stoïcien, voire épicurien - d'une vie conforme à la nature. Peut-être vise-t-il implicitement Han Ryner lorsqu'il résume son héros, notre ineffable Diogène, à "être soi magnifiquement et réfractairement".

MENSONGE SOCIAL

L'écrivain, visiblement, n'était pas sans joie devant l'emphase et la grandiloquence de son personnage, son goût pour la harangue et le scandale, jusque par-devant l'Académie "dite française", l'Assemblée nationale et l'universelle Université, moquant les uns, bouffis de certitudes, raillant les autres, enflés d'inanité. Le grand libertaire clamant tant et plus son royal mépris de l'opinion publique et de la morale communément admise, et narguant de sa vieille bure au vent toutes les séances, bienséances et préséances de la terre.

Il fait grand bien, par ce temps, de respirer le grand air par trop démodé d'une juste impertinence. Il est succulent de se laisser dire, avec une telle beauté dans les mots, qu'il n'est de pensée qu'à condition de ne pas penser comme les autres. Il est un ravissement de l'intelligence d'écouter le Père Diogène, répondant à un disciple éphémère et inconsistant qui geint que tout est mensonge dans l'amour, le mariage et l'administration des Postes : "Toute la vie sociale est mensonge, mon pauvre ami. Tu l'as constaté dans le peu que tu connais. Le reste ne vaut pas mieux". L'époque est-elle mûre encore pour entendre une saine contestation de ses pires manipulations ?