Livres - BD

En 1959, Christian Guillet entrait en littérature en publiant Le rouge au Front, un texte salué par des maîtres au goût sûr comme Marcel Arland ou Marcel Jouhandeau. Quarante ans plus tard, Chapelle ardente - son neuvième récit - mettait le point final à une oeuvre magnifique qui mérite d'être lue de la première à la dernière ligne. Aujourd'hui, l'auteur ne dispose pas pour autant de la notoriété qui devrait être la sienne. On distingue évidemment toutes les raisons pour lesquelles un silence déplorable, que rien ne trouble, règne sur son entreprise de longue haleine, assurément trop ambitieuse pour un lectorat majoritairement dévoyé par le caractère industriel de la plupart des politiques éditoriales. Mais qu'importe ? Une fois achevé, le livre se défend seul et n'a plus besoin de l'auteur pour faire son chemin, comme la toile se passe du peintre ou la partition du compositeur. Jean-Sébastien Bach l'atteste, qui fut négligé pendant près d'un siècle avant d'être exhumé par Mendelssohn.

A vrai dire, les deux mille pages du manuscrit de Christian Guillet, réunies en trois volumes auxquels il ne manque qu'un titre général, constituent (n'ayons pas peur des mots !) une véritable somme. On ne s'attardera pas au fil romanesque, jamais coupé ni emmêlé, que l'auteur dévide : la trame des destinées qu'il décrit manquerait d'intérêt si elle ne servait de prétexte à la mise à jour permanente de l'aventure sentimentale et spirituelle d'un homme au parcours grosso modo ordinaire, n'eût été son irrépressible besoin de mettre sur le papier ce qu'il pense et ressent. La recherche effectuée sur lui-même, depuis l'adolescence jusqu'à la vieillesse, les observations portées sur son géniteur vénéré ou sur sa mère détestée, et les regards coulés sur sa femme - elle séduira son beau-père, malgré elle mais sans déplaisir - avant qu'il ne s'en détache dans le but d'établir des relations revitalisantes avec quelques maîtresses, relèvent de l'autobiographie en bonne et due forme. Mais le cadre strict et convenu du genre, dont L'Histoire d'une Vie d'Elias Canetti reste un des modèles les plus remarquables, est toutefois largement dépassé.

UNITÉ STYLISTIQUE

Les récits de Christian Guillet correspondent davantage, en effet, à un projet artistique d'une rare unité de style. A l'exception du huitième d'entre eux, Les Dernières Tentations, ils comprennent systématiquement cinq longs chapitres nourris par de longs paragraphes, numérotés comme les versets de la Bible. Une structure aussi rigide pourrait passer pour un carcan; mais elle se prête tout au contraire à des développements tous azimuts qui permettent à l'auteur d'évoquer aussi bien la vie religieuse (à laquelle sa soeur se consacre) que ses vaines tentatives d'adhérer à la franc-maçonnerie. Il brosse quelques portraits, tel celui du général de Gaulle, avec une verve toute saint-simonienne; il analyse son approche de la femme, son passage sous les drapeaux pendant la guerre d'Algérie et ses expéditions en Chine ou au Brésil - voyages rendus possibles grâce à sa mise au... chômage - avec la même rigueur qu'il célèbre la peinture hollandaise ou la culture européenne.

Homme de cette culture si mal partagée, Christian Guillet est assurément digne d'entrer dans une des plus belles familles de France, celle des grands écrivains dont il parle avec infiniment d'élégance, qu'il s'agisse de Molière ou de Proust, de Chateaubriand ou de Céline. Les pages qu'il consacre, à plusieurs reprises, aux développements de sa propre esthétique en fournissent la preuve irréfutable.