Livres - BD

Ma deuxième peau», d'Erwin Mortier, est certainement l'une des oeuvres les plus attachantes de la littérature flamande contemporaine.

L'une de celles - disons intimistes - que la traduction ne déprécie pas, ne réduit pas essentiellement, que des lectures répétées n'épuisent pas. L'un de ces livres que l'on garde près de soi, matériellement ou au moins en pensée, où l'on sait pouvoir toujours retrouver, intense et grave, une émotion intacte.

Rien de spectaculaire, pourtant, dans ce récit où un enfant émerveillé vit au quotidien le miracle de l'extase dans le pli d'une jupe et dans un rayon de soleil où danse la lumière. Rien qui parle trop fort ou force l'écoute dans ces pages contant l'amitié entre un adolescent rêveur, Anton, son cousin Roland et Willem, un camarade d'école.

Il y a aussi le langage de Mortier: s'il fallait faire un rapprochement avec un auteur flamand de la même veine, on évoquerait sans hésiter le roman intimiste «Elias of het gevecht met de nachtegalen» («Elias ou le combat contre les rossignols») de Maurice Gilliams (1900-1982). Le paysage, sa nature et sa lumière, la forme et l'espace, celle des nuages, des prés, évoquent la rude Flandre campagnarde et participent pleinement de l'action, confèrent aux mouvements des êtres et des esprits un sens mystérieux. La présence, pleine et forte, du lieu est comme la dimension visible, le témoignage de l'intériorité des protagonistes. Le tourment d'Anton, son être fracturé, entretiennent avec l'espace un rapport de secrète intimité car «l'univers à ses yeux était couvert de blessures».

LE TEMPS QUI PASSE

Paru en 1999 en néerlandais, traduit en français en 2002, le roman «Marcel» de Mortier (cf. LLB du 21/03/2003), né en 1965 à Nevele, a donné lieu à une foule de commentaires sur le passé collaborationniste des nationalistes flamands dans les médias néerlandophones. Due à Marie Hooghe, la traduction de «Marcel» a été couronnée en 2003 par le prix de la traduction Amédée Pichot. L'écrivain y traite le thème «clausien» de la Flandre sous l'Occupation, à travers le regard qu'un adolescent chétif porte sur la mémoire d'un oncle collaborateur.

Aujourd'hui, Marie Hooghe a relevé le défi, sans doute redoutable, de restituer en français «Mijn tweede huid», deuxième roman de l'auteur. Le texte donne à entendre la singulière vibration de cette symphonie humaine qu'est le jeu des réminiscences. La langue sensuelle et luxuriante d'Erwin Mortier, promeneur solitaire un peu géographe, un peu naturaliste mais surtout poète, convient particulièrement pour traduire les rêveries qui habitent Anton.

Ainsi s'engage le jeu serré des souvenirs, exercice périlleux où l'on peut se composer un double visage, distiller la vérité ou se laisser submerger par elle. Le plus dur pour Anton, c'est la métamorphose; c'est de constater que rien ne sera plus comme avant, que tout change, imperceptiblement. Mais, comme souvent chez Erwin Mortier, le roman est une quête douloureuse, presque mystique, d'un individu qui demeure, pour son entourage et pour lui-même, une énigme.

HYMNE À LA CRÉATION

Il est aussi le lieu d'une redécouverte passionnée de l'écriture, un hymne à la création, un voyage initiatique au bouillonnant pays des mots. L'écriture ciselée d'Erwin Mortier va de pair avec un art de la suggestion qui fait que les moments dramatiques, eux-mêmes, semblent baigner dans une atmosphère rêveuse. Les mots sont prétexte à une merveilleuse aventure intérieure. Erwin Mortier est un magicien bucolique du langage, que l'on aimerait voir traduit et publié régulièrement en français.

© La Libre Belgique 2004