Livres - BD

Nam Le est un jeune écrivain d’origine vietnamienne de 31 ans, qui a fui son pays avec les boat people, pour rejoindre l’Australie. Après des études de droit aux Etats-Unis, il choisit l’écriture et, sur base d’un seul livre, "Le bateau", un recueil de nouvelles, il a déjà été propulsé parmi les auteurs anglo-saxons à succès, acclamé par de nombreux écrivains et critiques. On attend maintenant son premier roman mais ce recueil, qui vient d’être traduit en français, témoigne effectivement de qualités littéraires remarquables : justesse psychologique des personnages, sens dramatique, variété époustouflante de sujets.

Il plonge ses personnages dans des situations qui mettent à nu leurs relations avec le père ou la mère, leurs amitiés et amours, leurs désirs et déceptions. On est sous le charme de son écriture et de la grande maturité dont il témoigne dans le rendu des sentiments et des émotions. La nouvelle "Le bateau", qui donne son nom au recueil, raconte le "Radeau de la Méduse" d’une centaine de réfugiés vietnamiens fuyant les communistes et entassés sur un rafiot prévu pour quinze personnes au maximum. Tempête, pannes, morts, maladie : la petite Maï, poussée par son père à choisir l’exil, y apprend le drame de la vie : "elle comprenait la nécessité de rester à la surface des choses. Car en dessous, il n’y avait que la terreur ou le délire".

La première nouvelle, "L’amour, l’honneur, la pitié, l’orgueil", est quasi autobiographique avec un jeune exilé vietnamien en stage dans un atelier d’écriture en Iowa et recevant la visite de son père. Celui-ci, qui a vécu le massacre de My Lai, aurait voulu que son fils soit avocat. Il le harcèle, mais le destin littéraire gagne et le futur écrivain découvre la fragilité de chaque homme : "j’ai pris conscience que la surface d’une rivière mettait des heures, voire des jours à geler - à retenir dans sa peau un monde d’une perfection cristalline -, et qu’il suffisait pour faire voler ce monde en éclats d’une pierre lâchée comme une simple syllabe".

Entre ces deux nouvelles plus autobiographiques, Nam Le nous entraîne dans un vrai voyage à travers le monde et les atmosphères les plus diverses. "Carthagena", notre préférée, raconte l’histoire d’un jeune Colombien de 14 ans devenu tueur à gages pour un caïd de la drogue et qui découvre les limites entre l’amitié et la guerre. Poignant.

Nam Le plonge alors à New York, auprès d’un peintre âgé souffrant d’un cancer du colon, amoureux fou d’un modèle mort peu auparavant, et qui va peut-être, enfin, revoir sa fille Elise, grande violoncelliste. Mais celle-ci lui accordera-t-il ce dernier plaisir ?

L’auteur nous amène ensuite à Hiroshima, dans la vie quotidienne juste avant le grand éclair de la bombe. On passera encore par un port de pêche australien où un jeune adolescent, star du football scolaire, cherche les ennuis en draguant l’amie du caïd au moment où sa mère se meurt. Et voilà Nam Le reparti pour Téhéran cette fois, où il raconte comment Sarah, une Américaine, arrive chez les ayatollahs pour retrouver Parvin, une ancienne amie fortement impliquée dans le combat des femmes. Elle y confronte ses propres aspirations et difficultés à vivre avec celles d’une militante prenant tous les risques.

Nam Le démontre à son tour que la nouvelle n’est pas forcément un genre mineur de la littérature. Et on attend avec espoir qu’il confirme cette première réussite.

Le bateau Nam Le traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon Albin Michel 301 pp., env. 20 €