Livres - BD

I l était une fois un prince qui vivait de l'autre côté de sept mers et treize rivières...» Ainsi commençaient les histoires que l'on racontait au Bangladesh à Nazreen et à sa soeur Hasina alors qu'elles étaient petites filles. Et c'est à cette référence à son pays natal qu'a été puisé le titre français du bouillonnant roman de Monica Ali, née à Dacca en 1967, immigrée à Londres à l'âge de trois ans. Le titre anglais «Brick Lane» se réfère, quant à lui, à une rue passante et aujourd'hui branchée de la capitale anglaise où, entre restaurants, petits commerces et bateleurs, se croise une population bangladaise en quête d'elle-même. En puisant à la connaissance intime qu'elle a des déchirements de cette population de l'immigration, l'auteur de «Sept mers et treize rivières» a écrit son premier roman aussitôt porté aux nues et célébré en Grande Bretagne comme un événement littéraire.

CHOIX DÉCHIRANTS

Il s'agit, pour le moins, d'un vaste et gros livre où sont observés, de l'intérieur, les choix déchirants qu'impose l'appartenance à deux cultures éloignées. A l'arrière plan, le récit aborde toute une série de faits de l'actualité et interroge l'essor de l'intégrisme islamique, le racisme ordinaire, les affrontements de bandes de jeunes, les trafics en tous genres, la violence, la pauvreté ou les répercussions à la tragédie du 11 septembre, rappelant que, le même jour, selon un rapport des Nations unies, 35000 enfants sont morts de faim dans les pays pauvres du monde sans que cela intéresse qui que ce soit. Roman aussi de l'émancipation d'une femme venue, sans l'avoir choisi, dans un pays dont elle ne sait rien, c'est, tout de même, un livre un peu fouillis, un peu convenu, un peu long et tortueux. Et il faut accepter de se laisser perdre dans le dédale de ses multiples personnages, anecdotes et réflexions pour en apprécier l'apport singulier. Celui d'une voix originale en laquelle se rejoignent un Orient sinueux et un Occident réaliste.

Nazreen, décrétée morte à sa naissance, déjoue cet arrêt décisif et survit grâce à ce qu'elle percevra comme son Destin, se référant à celui-ci pour tout ce qui est susceptible de lui arriver. Mariée jeune à un Bangladais de quarante ans - un vieux pour elle - vivant à Londres, elle suit celui-ci dans une ville dont elle appréhende tout. Lui, Chanu, est un homme velléitaire, replet, baratineur, sans grande envergure malgré ses nombreux diplômes et vexé que les Anglais ne le remarquent pas plus que n'importe quel immigré ignorant. Egocentrique, il est plutôt gentil envers sa femme qui assume silencieusement les tâches de la maison, met deux petites filles au monde et sort peu. Les seuls contacts qu'elle a avec le pays où est resté son coeur tiennent dans les lettres que lui envoie sa soeur en butte à la misère et à l'exploitation. Appréciant par contraste son mince confort, Nazreen, peu à peu, se pose des questions, s'enhardit dans la grande ville, apprend à dire non, s'autorise un amant et comprend, au bout d'une longue route, que c'est à elle seule qu'appartient de forger son destin.

RÊVES ET ESPOIRS

A travers ce premier livre, Monica Ali donne à ressentir ce que représente le choc des cultures, non seulement pour un individu ou un groupe, mais au sein d'une même famille quand les enfants des premiers venus ne rallient pas les choix et les nostalgies de leurs parents. Elle découvre la vie de ces gens dans les quartiers où ils se rassemblent pour y trouver quelque chose d'eux-mêmes. Elle pointe du doigt les inconséquences des idéologies et des certitudes: «Savez-vous, enseigne en riant Chanu à ses enfants, ce que Gandhi a répondu quand on lui a demandé ce qu'il pensait de la civilisation occidentale (...)? Il a répondu que ce serait une bonne idée».

Dans ce récit où l'amertume laisse peu à peu place à la solidarité et l'affirmation de soi, on trouve, en effet, beaucoup d'humour. La visite de Londres en guise de «vacances familiales» est, notamment, un moment d'une drôlerie bien rafraîchissante d'où émerge, avec d'autant plus d'acuité une voix d'ici et d'ailleurs qui s'essaie à partager, avec sa vérité et les tensions qui la tourmentent, quelque chose de ses rêves et de ses espoirs.

© La Libre Belgique 2004