Une femme extraordinaire

Jacques Franck Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Quelle femme ! Un journaliste américain a écrit qu’elle avait les plus belles jambes qu’il avait jamais vues. Marlène Dietrich ? Non. Un autre que son nez était le plus joli du monde. Cléopâtre ? Non. Un autre encore que le plus grand homme de l’Asie, c’était elle. Eh ! bien, oui, Madame Chiang Kai-shek, l’épouse du "Généralissime" qui dirigea et incarna la Chine républicaine en lutte à la fois contre les insurgés communistes (à partir de 1927) et contre l’envahisseur japonais (à partir de 1931).

Longtemps négligée par les puissances occidentales, qui trouvaient plus d’intérêt à conserver de bonnes relations avec le Japon, la Chine de Chiang Kai-shek devra attendre l’embrasement de la IIe Guerre Mondiale, marquée notamment par l’accord tripartite entre Berlin, Rome et Tokyo (27 septembre 1940) et par l’attaque nippone sur Pearl Harbor (7 décembre 1941), pour obtenir une assistance importante de Washington, son inclusion parmi les Alliés vainqueurs de 1945 et un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies.

Chiang Kai-shek aurait-il connu le même destin sans sa femme ? Tout indique que non. Mais d’abord qui était-elle ? Née en 1898 à Shanghai, elle était la fille de Charlie Soong, parti de chez lui à douze ans pour travailler dans la boutique d’un oncle à Java, et repéré là-bas par un missionnaire méthodiste qui le convertit et l’envoya faire des études aux Etats-Unis. Rentré en Chine après quelques années, il préféra la vie des affaires à celle du missionnaire, et devint un des hommes les plus riches et les plus influents de Shanghai, la grande ville portuaire et mafieuse où se concentraient la plupart des grandes entreprises occidentales qui opéraient en Chine et l’exploitaient.

Comme ses deux sœurs et ses trois frères, la jeune Mailing Soong fut envoyée aux Etats-Unis pour y faire des études et s’initier à la civilisation occidentale. Elle y vécut de 9 à 18 ans, avant de regagner la Chine où elle se révélera, des trois filles Soong, la plus aventureuse, la plus cultivée et, sinon la plus jolie, la plus ambitieuse. N’ayant pu réaliser ses inclinations amoureuses, elle décida de faire un mariage qui lui permettrait d’accomplir de grandes et belles choses. Le 1er décembre 1927, à l’âge de 29 ans, elle épousa le général Chiang Kai-shek, 50 ans, qui avait mené jusque-là une vie fort libertine.

L’union fut mutuellement avantageuse. A un "seigneur de la guerre" parmi d’autres, elle apporta quatre avantages. Elle lui conféra une légitimité politique et idéologique en faisant de lui le beau-frère par alliance de Sun Yat-sen, père spirituel de la République, marié à la sœur aînée de Mailing. Elle lui ouvrit les coffres de la riche famille Soong et lui assura la confiance de la riche bourgeoisie d’affaires shanghaienne. Elle l’introduisit dans la communauté étrangère et dans le réseau missionnaire qui lui sera un précieux soutien. Enfin, elle façonna sa personnalité en l’initiant au monde anglo-saxon, et en "transformant le soudard provincial et mal dégrossi en général digne de ce nom, puis en authentique chef d’Etat".

De son côté, Mailing aurait sans doute pu faire une carrière ou mener une existence enviable sans Chiang, mais elle n’aurait probablement jamais connu la destinée extraordinaire qui culmina, en 1943, dans le discours qu’elle prononça devant la Chambre et le Sénat réunis au Capitole. Cela dit, elle a montré toute sa vie un vrai courage physique et moral, un vrai souci éducatif et social, une égale capacité de séduire et de terroriser (Roosevelt refusait de se retrouver en tête à tête avec elle !). Qu’elle ait eu avec cela des habitudes de luxe qui tranchaient sur la grande misère des paysans chinois et des victimes des guerres qui déchiraient le pays, qu’elle ait fait des caprices et des colères, qu’elle ait trempé dans des magouilles, empêcheront de la prendre pour la Jeanne d’Arc chinoise que la presse américaine crut un temps voir en cette Chinoise chrétienne, non de reconnaître qu’elle fut une sacrée bonne femme !

Aux heures de triomphe succédèrent celles de la défaite de Chiang sur le continent, le repli de l’armée et de ses partisans sur l’île de Taïwan, la reconnaissance par les Etats-Unis de la Chine de Mao en 1971. Après la mort de son mari en 1975, Mme Chiang s’éloigna progressivement des nouveaux dirigeants de l’île. Elle finit par s’installer dans un appartement de Manhattan, où elle mourut en 2003, âgée de 105 ans.

C’est le grand mérite de Philippe Paquet d’avoir retracé, dans un ouvrage monumental et décisif, comme l’écrit Simon Leys dans sa préface, l’exceptionnelle existence de Mme Chiang Kai-shek en même temps que l’histoire de la Chine au XXe siècle dans laquelle elle s’incruste et dont elle fut un moteur. Entré à "La Libre Belgique" en 1984, après des études en histoire à l’ULB et deux ans passés à Pékin où il apprit le chinois, récemment promu docteur en histoire à l’UCL, il commente pour notre journal la politique américaine et chinoise avec une autorité reconnue.

Le livre qu’il publie aujourd’hui atteste ce double engagement. Le journaliste attentif aux événements et aux hommes, d’une bourgade de pêcheurs de l’île de Hainan à la tribune de l’Onu, des derniers proches encore vivants de Mme Chiang aux champs de bataille et aux demeures historiques qu’il a visitées, apporte une vie et une couleur à la formidable érudition de l’universitaire dont témoignent la longueur de la bibliographie et le nombre impressionnant de journaux consultés - un gisement que trop d’historiens négligent.

Philippe Paquet a réussi non seulement à "débrouiller le complexe écheveau psychologique d’une personnalité singulièrement riche et originale" (S. Leys) mais à clarifier les méandres et les complications de la fabuleuse mutation de la Chine au XXe siècle. Ce qui ne l’empêche pas d’ouvrir de pittoresques parenthèses : ainsi apprenons-nous que Chiang Kai-shek et son épouse aimèrent "Le Lotus bleu" qui contribua à changer le regard de beaucoup d’Européens sur les Japonais !

Cet exceptionnel mélange d’érudition et d’art narratif, coulé dans un français d’une rare élégance et clarté, fait entrer dans la vie d’une femme époustouflante et dans un univers tragique et fascinant. Pour l’une comme pour l’autre, le lecteur ne saurait disposer d’un meilleur guide.

Jacques Franck

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