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Après s’être glissé avec conviction dans la peau de Zelda Fitzgerald, à travers un "Alabama Song" qui lui valut le Goncourt en 2007, Gilles Leroy prête sa voix littéraire à une autre femme de tempérament, qui porte un prénom à l’identique initiale : "Zola Jackson".

En août 2005, l’ouragan Katrina déferle sur La Nouvelle-Orléans. Dans le delta du Mississipi, des digues sensées tout supporter cèdent, engloutissant plusieurs quartiers sous des masses d’eau. La ville, qui a longtemps résisté à l’anglais, qui a toujours accueilli avec bienveillance Indiens et migrants du monde entier, qui mêle comme peu d’autres les sangs, les couleurs, les idiomes et les croyances, sera frappée doublement, l’incurie des autorités s’ajoutant au cataclysme. La Nouvelle-Orléans, "mal aimée de Dieu", paiera ainsi chèrement une étrangeté, une singularitéqui sont autant d’attraits pour d’autres. "Car l’on paie toujours cher sa volonté d’être, disait mon fils."

Alors qu’une eau fétide monte inexorablement dans sa maison, Zola Jackson refuse d’être évacuée. Car "on ne quitte pas La Nouvelle-Orléans. On y naît. On y crève. C’est comme ça". Dans un silence si inhabituel pour son quartier de Gentilly, Zola organise sa survie et celle de sa fidèle Lady. En sauvant de précieux souvenirs et en méditant sur son sort incertain, elle revisite les années heureuses de sa vie mais aussi les tiraillements qui l’ont éloignée de son fils. Il avait les yeux verts et la peau café au lait. Noire comme le charbon, Zola dut en essuyer des sarcasmes. Ce qui renforça le désir de cette institutrice de tout sacrifier pour l’avenir de Caryl. Lui dépassera les espérances maternelles en devenant un historien respecté.

Sous la plume percutante et reserrée de Gilles Leroy, que le Goncourt n’a pas paralysé, prend vie une femme et une mère d’exception qui, si elle dit avoir perdu toute envie de se battre, n’abdiquera pourtant jamais, maintenant toujours vivaces sa dignité et ses idéaux. Mais c’est aussi une allégorie du sacrifice que compose l’auteur de "L’amant russe" et des "Maîtres du monde", lui qui dresse dans un même élan le portrait accablant d’une société voyeuriste et défaillante, sans valeurs pour la guider. "La raison est fragile car la raison ne peut rien contre ceux qui nient son existence. Elle est sans armes devant ses détracteurs et perd toute éloquence face au plus illettré des fanatiques. Maintenant que Dieu a failli, la raison est la seule à affronter la terreur du monde, seule jusqu’à souvent s’y perdre." Un monde où, grâce à Zola, demeurent pourtant des raisons d’espérer.

Zola Jackson Gilles Leroy Mercure de France 140 pp., env. 14,80 €