Une histoire familiale insoupçonnée

Geneviève Simon Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

Revoici Jonathan Coe où on ne l’attendait pas, avec un roman mélancolique, grave, à fleur de sentiments, bien différent de "Testament à l’anglaise", "Bienvenue au club" ou encore "Le Cercle fermé" où il contait l’histoire contemporaine de son pays, l’Angleterre, entre satire, humour et autobiographie. Mené par une narratrice, "La pluie, avant qu’elle tombe" (titre emprunté à une composition de Michael Gibbs) retrace une histoire familiale chaotique et secrète, sur trois générations de femmes. À sa mort dans le Shropshire, Rosamond laisse à une certaine Imogen une part de son héritage et un long enregistrement où elle détaille vingt photos qui sont autant de jalons dans sa vie et qui, reliées entre elles, doivent permettre à Imogen de prendre conscience de ses origines et des forces qui l’ont façonnée. Cet héritage vocal est confié aux bons soins de Gill, nièce de Rosamond, qui a pour mission de retrouver cette mystérieuse Imogen, dont Rosamond était sans nouvelles depuis quelque temps. Incapable de savoir ce qu’il est advenu d’elle, Gill va écouter ce témoignage en compagnie de ses filles.

DE MÈRE EN FILLE

Des années 1940 à sa mort, Rosamond conte ainsi son parcours, inextricablement lié à celui de sa cousine Beatrix. C’est la guerre quand les parents de Rosamond l’envoient à Warden Farm, la campagne étant synonyme de sécurité. Les deux filles se lient d’une amitié que Rosamond viendra à idéaliser. Fantasque et capricieuse, Beatrix se marie jeune, car elle est enceinte. Lorsque Thea naît, rien dans cette maternité ne parvient à briser son indifférence. Quittant un homme pour un autre, elle laisse bientôt sa fille pour deux ou trois semaines à Rosamond, qui vit alors avec Rebecca sa plus belle histoire d’amour. Deux ou trois semaines qui deviendront deux ans. N’ayant reçu que de l’indifférence de la part de sa mère, Thea se trouvera bien dépourvue à l’heure de devenir elle-même la mère d’Imogen. La tragédie qui surviendra était-elle évitable ?

PHOTOS MENSONGÈRES

Convaincue qu’il n’y a pas de hasard, mais un ordre, une cohérence à déchiffrer, Rosamond égrène les photos en admettant que souvent elles trichent avec la réalité, quand elles ne figurent pas des êtres insondables. "Je sais bien que sur les photos tout le monde sourit - c’est même pour ça qu’il ne faut jamais leur faire confiance." Ses mots, relais salvateurs d’une mémoire fiable, sont alors là pour décrypter, démasquer, gloser.

Natif de Birmingham, biographe d’Humphrey Bogart, de James Stewart et du romancier d’avant-garde B.S. Johnson, Jonathan Coe signe un roman photographique qui célèbre l’importance des lieux, leur permanence, certains étant hors du temps humain. Avec la maîtrise qu’on lui connaît, il offre aussi une belle réflexion sur la destinée, la solitude, l’amour, la maternité, bien éloignée - et c’est une première pour lui - des préoccupations et des convulsions du monde et de notre époque. Ce, sans jamais poser de jugement définitif. "[ ] la vie ne commence à avoir un sens qu’en admettant que parfois, souvent, toujours, deux idées absolument contradictoires peuvent être vraies en même temps."

Geneviève Simon