Une idée certaine de la Wallonie

PAR PHILIP TIRARD Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

"Publier l'oeuvre de Louvet, c'est toucher à l'histoire d'un pays, la Belgique; d'une génération, la nôtre, qui a cru au combat historique et n'a toujours pas décidé de baisser les bras; de la vie théâtrale - l'écriture de Louvet étant liée non seulement à une région, la Wallonie, mais aussi à l'invention théâtrale...» On ne saurait mieux résumer que ne le fait Marc Quaghebeur, dans sa préface, les enjeux liés à la publication du «Théâtre» de Jean Louvet par les Archives et Musée de la littérature.

On pourrait ironiser sur le fait que ce vaste hommage à un grand écrivain de gauche a été voulu en 2003 par un ministre libéral, Richard Miller. On préférera souligner à quel point l'ensemble de cette oeuvre fait sens aujourd'hui pour les Belges francophones. Avec ce surcroît d'intérêt qu'en l'occurrence l'artiste est encore en vie et en activité. La plupart de temps, ce genre de monument éditorial n'est dressé qu'après la disparition du créateur. Or Louvet (71 ans) a pu accompagner et superviser l'important appareillage critique et historique qui entoure les oeuvres et en détaille la genèse, le cheminement, la structure interne et la «réception» (réalisations scéniques, critiques, etc.).

Chez lui, engagement politique et cheminement artistique constituent les deux facettes indissociables d'une personnalité chaleureuse, lyrique mais révoltée par la souffrance. Fils de mineurs et de verriers, ce romaniste diplômé de l'Université libre de Bruxelles en 1959 fut fasciné par la figure de Jean-Paul Sartre - «Nous sommes sans doute la dernière génération à avoir eu des philosophes et des écrivains pour idoles.» Pendant ses études, il publie quelques nouvelles dans la veine existentialiste, sans grande conviction: «J'avais fini par renoncer à l'écriture car elle ne m'apparaissait pas comme une nécessité, plutôt comme un jeu intéressant.»

A vingt-trois ans, il a déjà touché à l'écriture dramatique, donnant une première pièce, presque d'un jet, que sa femme Janine Laruelle, rencontrée à l'Université, n'oublie pas. Lui pense à autre chose: comment rendre aux gens de sa condition le cadeau du savoir payé par les lourds sacrifices du père. Professeur de français, il décide de s'installer à La Louvière: il y aura ses trois enfants et enseignera pendant toute sa carrière à l'Athénée de Morlanwelz, réputée pour son esprit laïque. Il entre d'emblée dans la délégation syndicale.

S'il a choisi cette cité ouvrière, c'est aussi parce qu'elle est le berceau d'une certaine culture wallonne, celle du surréalisme, d'Achille Chavée, d'André Balthazar, de Pol Bury. Ses pièces s'inspirent de la réalité et des conflits sociaux, certes, mais elles se nourrissent aussi en profondeur de son expérience personnelle, de ses contradictions et de ses lectures théoriques (Marcuse, Reich, Foucault, etc.).«Chaque pièce de théâtre sera toujours une étape de prise de conscience, soit de moi- même, soit de la réalité», écrit-il en 1991 dans «Le Fil de l'histoire» (Presses universitaires de Louvain, UCL).

Le premier tome de son Théâtre couvre la période allant de 1962 à 1974 et regroupe six pièces. La présentation scientifique - ah, ces longues notes en bas de page qu'on pourrait si souvent intégrer au texte! - qui les accompagne déroule le passionnant itinéraire d'un destin d'écrivain. Et d'homme de théâtre: «Si je n'ai pas chaque semaine un contact physique avec les planches, la mise en scène et le jeu de l'acteur, je ne vais pas bien», confie-t-il aujourd'hui. Depuis 1961, en effet, il anime avec son épouse Janine une troupe amateur, baptisée tour à tour Théâtre Prolétarien (en référence à l'homme de théâtre allemand Erwin Piscator, 1893-1966), Atelier de Théâtre et Studio Théâtre.

Ce projet s'enracine directement dans une intention politique. Durant l'hiver 1960-1961, une grève générale spontanée met pendant un mois entier les ouvriers wallons aux prises avec le gouvernement, le patronat et leur propre appareil syndical. Pour Louvet, c'est la révélation: il entre résolument dans le camp des grévistes, fait le coup de main pour immobiliser les trains et bloquer des routes. Il sort de l'épreuve résolument fédéraliste et, en 1964, fait sécession du PS en fondant avec d'autres dissidents le Parti wallon des Travailleurs.

Le premier terrain de sa lutte, pourtant, reste la culture. Dans les premiers mois de l'année 1961, il régénère les Jeunes Gardes socialistes de Longtain. Objectif: communiquer, instruire, divertir. C'est ainsi que naît le Théâtre Prolétarien. Vincent Radermecker, maître d'oeuvre des présentations très fouillées des pièces, raconte: «Léon Hardat, manoeuvre au laminoir de Longtain, suggère à Jean Louvet d'écrire un texte sur la grève qui a secoué la région. Bien qu'ayant publié deux nouvelles, Louvet demeure perplexe. Sa femme lui rappelle alors un manuscrit rédigé pendant ses études à Tournai et dont la lecture l'avait frappée. L'auteur se met au travail; le voilà parachuté, dès la première production, directeur, auteur, puis bientôt metteur en scène et acteur, le tout au sein d'une équipe non professionnelle réunie par l'amitié et l'idéal politique.»

Cette première pièce s'appelle «Le Train du Bon Dieu». Pour amateur, la troupe n'a rien de folklorique. Créée en 1962, elle sera remaniée en 1975 et mise en espace par Marc Liebens - dont Louvet sera devenu entre-temps un compagnon de route - pour une lecture spectacle à la Chapelle des Pénitents blancs au Festival d'Avignon. Distribution: douze comédiens en jeans qui ont nom Jean-Luc Debattice, Nicolas Donato, Janine Godinas, Claude Koener, Gil Lagay, André Lenaerts, Hubert Mestrez, Janine Patrick, Michèle Piemme, Guy Pion, Philippe Sireuil, Philippe Van Kessel. Vous avez dit historique?

Tout l'intérêt de l'ouvrage publié par Labor - maison d'édition fondée à La Louvière - réside dans la présentation exhaustive de la destinée des oeuvres, dans l'ordre chronologique de leur genèse - qui ne recoupe pas toujours celui de leur création sur scène. On note ainsi que, dès sa deuxième réalisation, Jean Louvet est reconnu par l'institution. L'écrivain entre en effet «L'An Un» dans un concours de jeunes auteurs mis sur pied par le Théâtre national de Belgique: sur les trois cents oeuvres présentées, le comité de lecture en retient deux, dont celle de Louvet.

Jean-Claude Huens écrit: «J'ai ressenti un frisson pareil à celui qu'ont dû ressentir les lecteurs des premières pièces de Brecht.» Jacques Huisman s'enthousiasme face à cette oeuvre originale qui se situe «entre Brecht et Beckett» et en confie la mise en scène à Huens en mars 1964. Georges Randax joue le rôle principal, Jacques Bredael signe le décor. La pièce est traduite en néerlandais et en allemand; on la joue en Flandre et à Berlin-Est.

Les pièces suivantes de Louvet ne seront cependant plus reprises dans le circuit professionnel. Il faudra attendre la naissance du Théâtre du Parvis, fondé par Jean Lefébure et Marc Liebens, pour que l'oeuvre de Louvet sorte de son laboratoire. Liebens met successivement en scène «A bientôt Monsieur Lang», «Le Train du Bon Dieu», «Conversation en Wallonie», «Un Faust», tandis que Philippe Sireuil commande à l'auteur «L'Homme qui avait le soleil dans sa poche», pour l'ouverture de son Théâtre du Crépuscule.

Quant à Armand Delcampe, autre fils de mineur, c'est à l'aube des années 1990 qu'il inscrit Jean Louvet au répertoire de l'Atelier théâtral de Louvain-la-Neuve. Cette longue aventure sera narrée au fil des trois ou quatre autres volumes à paraître, dont on souhaite qu'ils aient la densité, la cohérence et la rigueur de ce premier tome. Car Louvet incarne bien, entre révolte et imaginaire, entre engagement et onirisme, entre destinée collective et aspirations individuelles, cette Wallonie qui, pour peu qu'elle combatte son péché mignon d'amnésie, a tout de même une autre vocation que d'être le repoussoir de morbides chimères flamingantes.

© La Libre Belgique 2006

PAR PHILIP TIRARD

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