Livres - BD

A une certaine façon de dire, au rythme des phrases balancées, à la légère désinvolture, à un habile dosage d'impertinence, d'humour et de pudeur, à une emphase délicatement désuète, au ton envoûtant, on reconnaît immédiatement un texte de Frédéric Mitterrand. Personnage haut en image de la télévision, le neveu de François Mitterrand est d'abord un homme d'écriture. Il s'y est créé un style. Il a le don d'évoquer avec lyrisme et mélancolie les destins des princes et des stars. Soutenu par une voix monocorde, il joue des mots comme un musicien de son instrument. Jusqu'ici, il s'était arrêté à la vie des autres qu'il admirait ou commentait pour les besoins de films divers. Avec son dernier livre, il s'aventure à parler de lui. Pas nécessairement en bien. Sans tout dire. Mais en n'hésitant pas à révéler ces recoins secrets du corps et du coeur que l'on a tendance à éclairer de manière, pour soi, plus avantageuse.

«La mauvaise vie» n'est ni une autobiographie complaisante ni un déballage narcissique. C'est, à plus de cinquante ans, le regard sur lui-même d'un homme qui ne veut pas - ou plus - être pris pour ce qu'il n'est pas. C'est une confession avec ses vérités crues et des omissions par oubli ou discrétion. On est dans un récit discontinu fait des moments déterminants qui fondent une personnalité et des rencontres qui balisent une existence.

SOLITAIRE

Petit garçon solitaire dans une famille où l'argent ne constituait pas une préoccupation, Frédéric Mitterrand a surtout été élevé par deux bonnes, une méchante qui n'allait pas vraiment lui insuffler l'amour des femmes et une gentille dont il s'apercevrait un jour qu'il n'avait jamais eu pour elle l'importance qu'elle avait pour lui. Troublé, dès l'adolescence, par son attirance pour les garçons, insatisfait de n'être jamais aimé à hauteur de ses espérances, il refoulera plus tard ses manques de chaleur d'enfance en prenant à sa charge l'éducation d'un jeune venu d'un Sud pauvre, avec l'intention de lui forger une jeunesse heureuse et un avenir à mesure. Frédéric Mitterrand ne s'aime pas, pour autant. Il n'aime que les hommes qui le lui rendent souvent mal. Il aurait voulu aimer les femmes et les plus belles pages du livre sont peut-être celles qu'il leur consacre. Notamment à Catherine Deneuve qu'il ne nomme pas tout en donnant des indices qui ne permettent pas le doute. Ou à Sagan dont il évoque la fin avec une tendresse bouleversante. Ou à Célia. «J'ai toujours aimé des femmes», dit-il. Dont les vieilles dames, sa grand-mère en particulier.

AMOURS VÉRITABLES

Tout cela ne cache pas, pourtant, et ne le déculpabilise pas de ses amours véritables. Aux émois que lui font éprouver les seules caresses masculines, se mêle la honte d'un homme né à une époque et dans un milieu où l'on ne parlait guère de ces choses-là. Levant la chape, il se révèle avec suffisamment de réalisme pour ne pas jouer les hypocrites, mais avec assez d'imprécisions pour éviter tout voyeurisme vulgaire. S'il prend des risques, c'est surtout en avouant qu'argent et sexe se rejoignent dans son désir d'aller choisir des garçons inconnus, en terre étrangère - la Thaïlande - là où l'on ne sait rien de lui et où existe une chance qu'il obtienne «l'abandon et l'oubli, la rupture des liens et la fin du passé». Il sait qu'il est dans un monde de pègre, de misère, d'exploitation, de drogues et de trafics, s'en arrangeant «avec une bonne dose de lâcheté». Mais s'il est «là pour ça», les garçons numérotés que l'on choisit comme autrefois les esclaves sur les marchés sont, eux aussi, «là pour ça». Pas tous les soirs. Souvent étudiants, ils s'en retournent chez eux, le travail terminé, retrouver une petite amie ou une famille dont ils sont le gagne-pain.

Et, soudain, de ce livre que certains jugeront scandaleux, on songe que le vrai scandale est moins dans ce qui s'y trouve écrit - on écrit tellement plus cru et violent aujourd'hui - que dans ce qui apparaît d'hommes et de femmes qui n'ont d'autres ressources que le sexe monnayé pour subvenir à leur besoins. Bien sûr, ce n'est pas une découverte. Mais dans ce roman retenu et vrai, cela frappe avec force. On dit parfois mieux les choses sans trop dire, sans y mettre d'attendrissement racoleur. Frédéric Mitterrand dit beaucoup et glisse le reste entre les lignes. Avec style, élégance. Et sans arrogance.

© La Libre Belgique 2005