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entretien

Si quelqu'un incarne encore pleinement l'esprit de Mai 68, sa révolte, ses espoirs, le choix qui se fit alors de la vie et de la jouissance, du refus de toutes les oppressions, c'est bien celle de Raoul Vaneigem. Né en 1934 à Lessines, vivant toujours en Belgique, il fut de 1961 à 1969, un de leaders avec Guy Debord de l'Internationale situationniste. On lui doit le livre-culte de Mai 68, le "Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations", qui fut la lecture de bien des "révoltés", à l'image de "L'homme unidimensionnel" de Marcuse ou des livres d'Ilitch. Vaneigem n'a pas changé d'un pouce, contrairement à tant de leaders de Mai 68. Il en appelle toujours à la vie plus qu'à la survie, à la jouissance plus qu'à l'aliénation au travail. Il invite à se battre pour un monde où l'humain, la solidarité, le respect de la nature, la liberté primeraient enfin sur la société du spectacle, de l'économie à tout va et de la "réification" des personnes.

S'il reste une voix libertaire et anarchiste, libre, subversive et joyeuse, c'est bien elle.

Nous l'avons longuement interrogé, et les lecteurs y retrouveront tout le souffle de Mai 68, sa langue magnifique et torrentueuse, digne de Bossuet, ses imprécations, ses cris, ses amours. Si d'aucuns pourraient lui reprocher son utopie ou son "gauchisme", sa voix a le mérite de perpétuer cette parole qui libère et nous force à secouer nos neurones. Lui-même affiche une totale indifférence à la société médiatique et sur ce qu'on pourrait dire de lui et de sa pensée.

Dans son nouveau livre, "Entre le deuil du monde et la joie de vivre" (Gallimard), il dresse un bilan passionnant de Mai 68 et de ce qu'il en reste. Il y répète aussi qu'à l'égard de ce qu'on pourrait dire de sa pensée ou de ses actes, il est aussi indifférent "que l'averse effaçant sur un trottoir des traces de vomissure". Il refuse toute interview classique. Mais il a accepté de répondre par e-mail à nos questions, à condition de ne rien couper... et de prendre ensuite avec lui un verre ou deux. Au nom de la vie.

On fête les 40 ans de Mai 68 dans une atmosphère de restauration. Vous dites au contraire que Mai 68 fut "un premier cri d'alarme" qui a changé le monde de manière durable. Que reste-t-il de mai 68 ?

Rien pour les soixante-huitards trotskisto-maoïstes qui avaient déjà à l'époque les qualités requises pour se reconvertir dans l'affairisme. Tout, en revanche, pour ceux qui perçoivent dans le Mouvement des occupations de Mai 1968 le début d'une révolution, qui en est à ses premiers balbutiements. On n'a pas encore mesuré à quel point nous sommes au coeur d'une mutation où s'opère le périlleux passage d'une civilisation marchande millénaire à une civilisation humaine, souvent esquissée et toujours réprimée (la Révolution française, la Commune de Paris, les conseils ouvriers en 1917, les collectivités libertaires espagnoles de 1936). Ce qui, en 1968, s'est exprimé avec la lucidité d'une brusque et brutale révélation n'est rien de moins que le refus de la survie au nom de la vie. La table sacro-sainte des valeurs patriarcales a été brisée définitivement : c'en est fini de l'exploitation de la nature, du travail, de l'échange, de la prédation, de la séparation d'avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l'argent, du pouvoir, de l'autorité hiérarchique, du mépris et de la peur de la femme, de la subornation de l'enfant, de l'ascendance intellectuelle, du despotisme militaire et policier, des religions, des idéologies, du refoulement et de ses défoulements mortifères. Ce n'est pas un constat, c'est une expérience en cours. Elle n'a que faire de commémorations. Elle réclame seulement plus de vigilance, plus de conscience, plus de solidarité avec le vivant. Nous avons besoin de nous refonder pour rebâtir sur des assises humaines un monde ruiné par l'inhumanité que propagent partout l'esprit mercantile et le culte du profit à court terme.

Mais la société marchande, le "décervelage", la "société du spectacle" ont tout gagné, y compris les anciens soixante-huitards. C'est le règne de l'argent.

Nous assistons à la faillite d'un système fondé sur l'exploitation cupide de l'homme et de la nature. Nous sommes dans une économie qui se détruit en détruisant la planète. Au lieu d'investir dans la modernisation des secteurs prioritaires, le capitalisme sacrifie à la spéculation boursière l'industrie et les services publics qu'il se glorifiait hier de promouvoir. La prédominance de la rentabilité et l'urgence du profit ont propagé un nihilisme, où l'envers vaut l'endroit et un désespoir que la frénésie consumériste accroît et exorcise tandis que le pouvoir d'achat diminue. Le culte de l'argent établit, plus qu'une complicité, une communion d'esprit entre le malfrat qui agresse les pauvres, brûle une école, une bibliothèque et la brute affairiste qui accroît ses bénéfices en détruisant le bien public et les acquis sociaux. Jamais ceux qui s'arrogent le titre de dirigeant n'ont atteint à un tel degré d'incompétence et de stupidité et jamais ce "moins que rien" dont ils s'infatuent n'a autant passé pour "quelque chose", tant se perpétue le préjugé que l'homme n'est pas capable d'agir de façon autonome et de créer sa propre destinée. Le clientélisme politique a corrompu les démocraties, désormais à la botte des multinationales. Il n'y a plus ni idées ni croyances qui ne se trouvent dénuées de sens, éviscérées, réduites à cet état de charogne, qui fascine les foules aveuglées par le ressentiment, le désespoir, l'ultime prédation, la quête angoissée d'un emploi d'esclave et l'impression d'existence absurde, propice à une grande variété de comportements suicidaires (tueries de Colombine, massacres du Rwanda et de l'ex-Yougoslavie, barbarie islamiste) Mais l'obscurantisme à la mode a beau propager l'insensibilité, la servilité, le fatalisme, la loi du plus fort et du plus rusé, rien n'empêchera la pensée radicale de progresser et de miner souterrainement le spectacle où la misère existentielle est érigée en vertu. Comment ce qui était insupportable en 1968, alors que l'économie était florissante, ne le serait-il pas davantage aujourd'hui ? Est-il besoin de jouer les prophètes pour prévoir que la volonté de vivre balaiera de sa vague ce monde en ruines, où chacun a la sensation de végéter dans l'absurdité de son inexistence ? Il faudra bien que les critères de vie (amour, amitié, solidarité, générosité, créativité, désir de bonheur et de jouissance, avidité de savoir) se substituent aux vieux critères d'un pouvoir patriarcal révolu !

Peut-on échapper à la récupération ? Quel est encore aujourd'hui l'apport du situationnisme ?

Le situationnisme est une idéologie. Les situationnistes ont toujours récusé ce terme. Celui qui refuse tout pouvoir, n'accepte de gouverner, ni d'être gouverné, n'entre pas dans ce "spectacle de la vie où la vie est niée", ne sépare pas ses idées de sa propre existence quotidienne, préfère l'être à l'avoir et l'authenticité de ses désirs à leur falsification consumériste, celui-là est irrécupérable.

Vous êtes critique avec une certaine écologie, qui dites-vous, remplace un capitalisme par un autre ?

De l'avis même de ses promoteurs, le capitalisme financier est condamné à l'implosion à plus ou moins longue échéance. Cependant, sous cette forme sclérosée se profile un capitalisme redynamisé qui projette de rentabiliser les énergies renouvelables et de nous les faire payer très cher alors qu'elles sont gratuites. On nous "offre" des biocarburants sous la condition d'accepter des cultures de colza transgénique, l'écotourisme va faciliter le pillage de la biosphère, des parcs d'éoliennes sont implantés sans avantages pour les consommateurs. C'est là qu'il est possible d'intervenir. Les ressources naturelles nous appartiennent, elles sont gratuites, elles doivent être mises au service de la gratuité de la vie. Il appartiendra aux collectivités d'assurer leur indépendance énergétique et alimentaire afin de s'affranchir de l'emprise des multinationales et des Etats partout vassalisés par elles. L'occasion nous est offerte de nous approprier les énergies naturelles en nous réappropriant notre propre existence.

Plus que jamais, les gens cherchent-ils à survivre plutôt qu'à vivre et - du moins - à confondre ces deux concepts ?

Survivre relève de la condition animale. Vivre est la spécificité de l'homme. En se dégageant de l'animalité, il acquiert la capacité de créer sa propre destinée et de recréer sans cesse le monde. Or la nécessité de travailler le ravale au statut de bête de somme.

Le consumérisme ne lui a permis de survivre mieux qu'en vivant moins. Mais le prix des biens consommables ne cesse d'augmenter. La survie des espèces planétaires, l'homme y compris, est menacée. C'est pourquoi je mise sur un sursaut de la volonté de vivre. Il n'existe aucun exemple dans l'histoire d'une société, si dévastée soit-elle, qui n'ait réussi à se relever de ses ruines.

La révolte est devenue difficile, car les pouvoirs paraissent déjà très ébranlés. L'aliénation, pour prendre un concept marxiste, est devenue intériorisée. Sans même de chefs, de prêtres, de gourous ou de "despotes", chacun semble estimer "qu'il n'y a pas d'alternative" à un monde dont pourtant chacun perçoit les dérives mortifères (environnement, inégalités, pression du travail, etc.).

De fait, jamais la servitude volontaire n'a été aussi grande. Les mafias affairistes tirent profit de cette peur viscérale qu'elles entretiennent et qui courbe les foules comme si elles étaient sous le feu d'une troupe imaginaire. Il existe pourtant des collectivités, des initiatives individuelles qui attestent la présence de forces créatrices, mais l'information à la solde des intérêts boutiquiers les étouffe sous sa chape de silence. De la créativité individuelle et de la volonté de vivre mieux peut naître une démocratie autogestionnaire capable de révoquer cette imposture démocratique qui ose appeler liberté la tyrannie du libre-échange, le droit d'escroquer le bien public et la manipulation clientéliste des électeurs. Sur les murs de la grisaille existentielle qu'élèvent autour de nous les commis-voyageurs de l'affairisme mondial, je souhaite que refleurissent ces mots de Loustalot, qui, datant de la Révolution française, n'ont rien perdu de leur insolente nouveauté : "Les grands ne nous paraissent grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous !"

Peut-on échapper au travail marchand ?

Il le faudra bien, puisqu'il nous échappe de plus en plus. Ceux qui appellent à travailler davantage sont les mêmes qui ferment les usines pour les jouer en Bourse. Ils privilégient le travail parasitaire en multipliant les services inutiles et ils envoient à la casse les secteurs prioritaires (écoles, hôpitaux, métallurgie, textile, logement, transports). Seule une créativité développant les énergies naturelles et les mettant, selon un réseau de collectivités autogérées, au service des citoyens, rendra possibles la fin du travail d'exploitation et la mise à sac de la nature terrestre et humaine.

Quel espoir avez-vous ? Un nouveau Mai 68 ? Que devraient faire les jeunes d'aujourd'hui ?

Apprendre à vivre, non à se vendre. Ils y viendront d'eux-mêmes quand ils comprendront quel esclavage les attend sur le marché de dupe du travail. Quand, refusant la compétition (les mécanismes économiques qui nous robotisent), l'arrivisme, le culte de l'argent à tous prix, ils accorderont enfin la priorité à l'amour de la vie et à leur vie amoureuse, à la connaissance du vivant, à l'amélioration de leur environnement, à l'émulation personnelle, à la seule richesse qui soit : la richesse de l'être et non de l'avoir. Quand ils s'aviseront qu'il ne s'agit pas d'être le meilleur mais de vivre mieux. Quand ils refuseront de cautionner des gouvernants qui construisent des prisons et suppriment des écoles au lieu de les multiplier. Quand ils s'insurgeront contre une éducation concentrationnaire qui favorise la violence et va à l'encontre du sens même d'un enseignement véritablement humain apprendre pour donner son savoir aux autres. La vie a tous les droits, la prédation n'en a aucun. Ne vous étonnez pas que le combat commence à peine .

"Entre le deuil du monde et la joie de vivre", par Raoul Vaneigem, Gallimard, Verticales, 26 pp., env. 17,5 €.