Livres - BD

C’est John Forrester qui, le premier, lui suggéra d’écrire "sur tout cela". Eux. Leur amour en l’année 1966. La plage de Scheveningen. La vie. Le temps qui est, va, a été. Et bien d’autres choses. Ils allaient se marier un an plus tard. Elle s’appelait encore Dreyfus. Viviane Dreyfus se lancerait aussitôt dans ce qui n’était pas encore un Journal. Plutôt des impressions. Des bribes de souvenirs. Des éclats de vie. Des instantanés qui la révélaient à cœur et regard. Dans le même temps, elle écrivait le premier de ses romans - jusque-là, elle n’en avait terminé aucun. "Ainsi des exilés" serait édité en 1970. Mais depuis longtemps, elle savait qu’elle était faite pour cela. "A trois ans, je me savais un écrivain, je l’étais avant de naître. Je l’aurais été sans jamais publier et même sans écrire."

Viviane Forrester et John, ce peintre si fort, si beau et si solitaire, "à la mesure des plages, des mers, ses yeux bleu glacier", se sont aimés avec fougue durant les années captivantes que traverse ce qui est devenu un vrai journal au cours des années 1966 à 1972. "Rue de Rivoli". C’est là qu’ils habitaient. C’est là que leur histoire s’est nouée avant de diverger - "A-t-il changé ? Ou moi ? Nous ?" - tandis qu’elle posait les bases de ce qui allait l’imposer en littérature. Par sa liberté. Par son intensité. Par ses interrogations, ses audaces, sa lucidité. Par la diversité de ce qu’elle allait encore écrire. En 1983, une biographie de Van Gogh lui vaudrait un prix Femina. En 1996, son essai "L’Horreur économique" lui vaudrait le Médicis et une consécration internationale. Plus récemment, le Goncourt de la biographie lui a été attribué pour un portrait de "Virginia Woolf" dont le destin la fascine.

"Rue de Rivoli" ne se laisse toutefois pas aborder facilement. Il faut en forcer l’accès déconcertant. Une écriture assez heurtée. Des mots, des phrases bout à bout sans lien apparent. Des images, une musique, des fragments de mémoire plutôt qu’une narration continue. Ce n’est que peu à peu qu’apparaît un portrait de femme avec ses aspirations et ses désenchantements. Avec ses peurs issues de la guerre qui, pour elle, fut traque et menace quand elle était "désastre pour tant d’autres". Avec ses lumières d’enfance, les chaleurs d’une nounou généreuse et les ombres d’un père auquel elle finit par tendre la main. Avec ses doutes. Avec son regard sur elle-même, sur l’Histoire et sur les événements du monde. Avec ses lectures, nombreuses, et les commentaires qu’elle en fait. Avec son immense désir de vivre, de comprendre, de communiquer. Mais aussi de saisir le bonheur d’être et le soleil du jour.

Ce qui frappe dans ce livre, ce sont les réflexions, éparses, inattendues parfois, qui défient les indifférences. C’est l’obstination d’une femme, née juive en 1925, à se détourner des clichés et des certitudes pour rallier les déshérités, les méprisés, les exploités. A la gloire et à la reconnaissance, elle préfère le temps dur, sérieux mais de joie intense de la création. "J’écris pour chercher ce que je ne sais pas", dit-elle. Mais n’est-ce pas aussi pour cela qu’on lit afin d’ouvrir ses horizons ? Attachée à "persister" sans renier les êtres successifs qu’elle a été au fil des années, Viviane Forrester glisse en 1971 : "Avec le temps, j’ai pris goût à ma compagnie". Et aussi : "Une seule chose m’importe dans la vie : la vie". Deux idées dont on espère qu’elle ne s’est jamais départie.

Publiées dans le sillage de ce Journal des années 1966-1972, quatorze nouvelles, écrites à différentes époques et réunies sous le titre "Dans la fureur glaciale", illustrent à leur manière elliptique et rythmée son style et la multiplicité de son inspiration.

Rue de Rivoli. Journal 1966-1972 Viviane Forrester Gallimard 260 pp., env. 19,5O €

Dans la fureur glaciale Viviane Forrester Gallimard 145 pp., env. 16 €