Livres - BD Affiche de l’expo Bill Watterson, au Festival d’Angoulême en 2015.

Confessons qu’on a toujours éprouvé un ennui profond à la lecture du "Petit Prince". Reconnaissons toutefois la pertinence de cette citation tirée de l’ouvrage de Saint-Exupéry : "On ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux."

S’est-elle jamais mieux appliquée à la relation qui unit Calvin et Hobbes ? On ne parle évidemment ici ni de l'austère théologien du XVIe siècle ni du philosophe anglais auteur du "Leviathan", mais de leurs homonymes de papier, créés en 1985 par l’auteur de comics américain Bill Watterson.
Ce qui, donc, est invisible pour les yeux de l’entourage de Calvin, est qu’Hobbes n’est pas un tigre en peluche.
Ce que dit le cœur du gamin de six ans est que son meilleur ami est un authentique grand félin, doué de la parole, dont l’habitat naturel est le pavillon d'un quartier résidentiel des Etats-Unis. 


Des deux, le vrai fauve est pourtant Calvin. Rétif à toute forme de  discipline, déluré, tête brûlée et brise-fer, le gamin à l’imaginaire débridé -   il s'invente un double explorateur des confins de l'infini, Spaceman Spiff, imagine des stratagèmes pour piéger les monstres qui "bavent sous le lit", fait preuve d'une ingéniosité sans borne pour ne pas faire ses devoirs, ne pas manger le contenu de son assiette ou ne pas aller dormir ou reconstituer en accident de voiture avec des bonhommes de neige. 

Calvin épuise ses parents; rend chèvre son institutrice, Mrs Wormwood, et sa baby-sitter Rosalyn; désespère sa petite voisine Suzie.
Sorte de Charlie Brown gavé aux amphétamines, Calvin partage avec le personnage des "Peanuts" un talent précoce pour la philosophie et l’humour doux-amer, aiguisé par l’observation des travers du monde.
Hobbes apparaît, lui, comme la voix de la raison. Qu’il sait faire taire quand il s’agit d’imaginer et de faire des bêtises, de se lancer dans des descentes "de la mort" en traîneau ("Yukon ho !) ou de fondre sur Calvin comme un tigre (évidemment) sur sa proie - on peut faire sortir le tigre de la jungle, mais jamais la jungle du tigre.

Brodant (de la dentelle de Bruges) pendant dix ans (pas un de plus) sur ce concept, Watterson a toujours refusé de céder aux sirènes du merchandising. Il s'est contenté d'offrir au monde son unique et grand œuvre, un comics où la franche drôlerie le dispute à la tendresse, la finesse et la poésie. Un classique incontournable et indémodable, servi par un dessin limpide mais virtuose - essentiellement des strips en noir et blanc, mais aussi des pleines pages en couleurs.
Bill Watterson est un bienfaiteur de l'humanité.

Pour découvrir le premier héros, rendez-vous mercredi prochain.