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Charles Darwin est si célèbre qu’il est devenu un nom commun : on parle de "darwinisme" et les intégristes religieux se battent encore contre ce concept admis pourtant depuis cent cinquante ans. Mais à l’ombre du grand Darwin, se trouve un autre géant des sciences et de la pensée, injustement oublié : Alfred Russel Wallace (1823-1913), qui codécouvrit avec Darwin, le mécanisme de la sélection naturelle, responsable de l’évolution des espèces. Mais le fait qu’il fut aussi un utopiste, féministe, de gauche, et qu’à la fin de sa vie, il crut aux esprits, explique qu’il fut longtemps rayé de l’histoire des sciences.

Pour le centième anniversaire de sa mort (7-11-1913), Jacques Reisse publie aux presses de l’Académie royale de Belgique une passionnante biographie de Wallace, intitulée : "Alfred Russel Wallace : plus darwiniste que Darwin mais politiquement moins correct" . Un colloque lui sera consacré à l’Académie, les 29 et 30-11 (avec entre autres, Yves Coppens et Jean-Pierre Changeux) sur le thème qui divisa Darwin et Wallace : "L’homme est-il un animal comme les autres ?" Nous avons rencontré Jacques Reisse.

En Amazonie

"Wallace fut non seulement un grand scientifique, mais à la différence de Darwin, il fut aussi un grand témoin de son temps et écrivit sur tous les thèmes de la société dans laquelle il vivait." Wallace, comme Darwin, n’avait pas de formation scientifique. Si Darwin eut une formation de clergyman, Wallace fut un pur autodidacte obligé de travailler à 13 ans, à Londres, dans une menuiserie et ensuite, comme surveillant de travaux pour les relevés topologiques liés à l’"enclosure act", la privatisation des terres, qui créa des Landlords, mais aussi une grande misère chez les paysans chassés des terres qu’ils occupaient. Wallace en sera traumatisé toute sa vie.

Il était sensibilisé aux idées de gauche par la lecture de Robert Owen, un utopiste anglais comme Fourier le fut en France. Toute sa vie, il resta outré par les excès du capitalisme (qu’on retrouve un peu aujourd’hui). Les écrits anticapitalistes de Wallace expliquent en partie que sa pensée fut occultée jusqu’aux années 1970. Alors que Darwin était un grand bourgeois qui ne s’exprimait pas sur les problèmes de son temps.

Wallace fut un temps enseignant à Leicester où il rencontra Henry Bates, un entomologiste, autodidacte comme lui, qui l’initia à la chasse aux coléoptères. En 1848, à 25 ans, il partit avec Bates pour une expédition en Amazonie, comme le fit avant lui von Humboldt. Ils arrivèrent à Belém sans argent. Pour vivre, ils récoltèrent de nombreux exemplaires de coléoptères et d’oiseaux pour les étudier mais aussi pour les vendre à Londres aux amateurs de cabinets de curiosités. Il avait la chance d’avoir un relais à Londres qui recevait ses envois et les vendait pour lui. Il servit aussi de "go-between" entre Wallace et la communauté scientifique; si bien que, lorsque Wallace revint à Londres, il y était déjà connu.

En Amazonie, Wallace prit tous les risques, maladies, insectes voraces. De Manaus, il remonte le Rio Negro et en dresse une carte précise qui resta longtemps la meilleure. Il est typique de constater que Wallace s’intéressait aussi aux populations locales. Il voyagea avec les Indiens dont il ne comprenait pas la langue, ce qui l’amena à constater que "quand on vit avec eux, les Indiens ne sont en rien ces sous-hommes décrits par ceux qui ne les voient qu’au bord des fleuves".


Le bateau brûle

Wallace resta quatre ans en Amazonie et rentra par un bateau qui brûla en plein océan avec les spécimens qu’il avait ramenés. Il s’en sortit par miracle; mais, dès qu’il fut à Londres, il voulut repartir, cette fois, dans une zone a priori plus calme, l’archipel malais (Java, Bornéo, etc.). Il y resta six ans et y poursuivit la même démarche de collecte d’animaux (insectes, oiseaux du paradis…), pour les étudier, mais aussi les vendre.

Ce fut encore une vraie aventure avec son serviteur malais, l’attaque de pirates et la rencontre du Rajah Blanc de Sarawak qui servit de modèle au Lord Jim de Kipling. Wallace lui rendit hommage en disant qu’"il gère bien" les indigènes, " pas par la force, mais grâce à de bonnes relations" .

Wallace était déjà évolutionniste. Il ne croyait pas que les êtres vivants avaient été créés comme tels, par un Dieu. Comme les esprits éclairés de son temps, il avait vu que les espèces ont évolué. Partout où il voyageait, il remarquait les traces de cette évolution. A l’époque, dans l’Angleterre anglicane, c’était pourtant encore tabou d’être évolutionniste, même si le journaliste Robert Chambers avait écrit un livre à succès sur ce thème. Mais le mécanisme de l’évolution n’était pas compris. Lamarck proposait que ce soit une adaptation aux conditions du milieu. Wallace croyait tout autrement : c’est la compétition entre les espèces, le "struggle for life" qui choisit les plus aptes.

Un cas unique en histoire des sciences

Il envoya un article en 1855, évoquant cette piste, à l’influent Charles Lyell, à Londres, qui s’empressa de mettre en garde Darwin. Darwin, en effet, réfléchissait à ce même mécanisme depuis 1837, mais ne voulait encore rien publier. Lyell lui dit : "Fais gaffe, tu vas te faire griller par Wallace." Wallace qui avait beaucoup d’estime pour Darwin ne protesta jamais. Même quand il apprit que son texte envoyé de Sarawak avait été montré à Darwin. Et même quand Lyell - un cas unique dans l’histoire des sciences - décida de publier le texte de Wallace; mais, en même temps, de publier un texte semblable de Darwin, en forçant la main à ce dernier et en aménageant d’autorité ses lettres. Certes, Darwin n’a rien volé à Wallace et l’antériorité de Darwin dans la réflexion est évidente, mais sans cette intervention de Lyell, Wallace, plus impulsif que Darwin, eut été le premier à publier un texte sur le mécanisme de sélection naturelle par la compétition entre espèces. On peut comparer cela à la question de l’antériorité entre Higgs et Englert sur la découverte du mécanisme du boson.

Darwin et Wallace se connaissaient bien et s’écrivirent toute leur vie : "J’ai lu toutes leurs lettres, elles sont étonnantes et il y en eut jusqu’à trois par semaine" , explique Jacques Reisse. Certes le "struggle for life" comme mécanisme fut découvert par les deux. Mais il y avait des différences dans les détails et Wallace se montrait plus darwinien que Darwin ! Il refusa, à raison, le mécanisme que Darwin conservait du choix par la femelle du mâle le plus puissant ("la séduction"). Wallace n’a d’ailleurs jamais adopté le terme de "sélection naturelle" , préférant "sélection du plus apte" .

Les esprits

"La grande différence entre Darwin et Wallace est que, s’ils furent tous deux de formidables observateurs, Darwin fut aussi un grand expérimentateur qui a vu le lien entre la sélection naturelle et la sélection opérée par les éleveurs." Mais le clivage principal vint en 1864, quand il s’est agi d’appliquer la sélection naturelle à l’apparition de l’homme. Wallace estimait que cette loi n’expliquait pas tout l’homme et qu’à cause de l’art, la musique, la philosophie, il y aurait autre chose. Darwin vit d’emblée que Wallace partait sur un terrain dangereux. Et en 1871, Darwin répondit à Wallace dans son livre "The descent of man" où il expliqua qu’il y a certes des différences quantitatives entre l’homme et les autres espèces, mais pas de différences qualitatives. Wallace pourtant, persista dans l’idée erronée que, pour l’homme, l’évolution aurait un but, un "designer". Darwin eut beau lui écrire : "Ne tue pas notre enfant" , Wallace continua à croire qu’il y a deux mondes : celui qu’on voit et celui des esprits. Il était déiste, mais antireligieux et non-pratiquant. Comme beaucoup à son époque, il croyait aux revenants, aux fantômes, aux maisons hantées.

Père de la biogéographie

"Il est curieux, constate Jacques Reisse, que face à ces croyances, Wallace ait été si naïf. Il racontait en y croyant, une séance chez Mme Ross, aux Etats-Unis, où, disait-il, il avait vu se matérialiser des esprits. Cette dame eut beau être condamnée en Justice pour faux, Wallace persista en disant : ‘certes, il existe des menteurs, mais dans ce cas précis, je l’ai vu de mes yeux.’ Il écrit alors des livres sur ce sujet et donne des conférences à grand succès : 1 000 personnes sont venues l’écouter à Los Angeles."

Mais revenons aux autres acquis de Wallace. "Le Monde" vient de lui consacrer deux pleines pages en insistant sur sa découverte de "la biogéographie" ou comment l’étude de la biologie et des différentes entre espèces peut nous renseigner sur l’évolution de la terre. Il pressentait déjà les conséquences qui viendront plus tard de la découverte du mouvement des plaques tectoniques. Des terres éloignées voient se développer d’autres espèces. Il se rendit, par exemple, aux îles de Bali et Lombok, toutes proches (25 km) et dont pourtant la faune est totalement différente. Elle est asiatique à Bali et australienne à Lombok. Depuis, on a déterminé "une ligne de Wallace" qui divise les continents à ce niveau.

Entre Darwin et Wallace ce fut toute leur vie une admiration mutuelle, malgré leurs désaccords. C’est Wallace qui inventa le mot "darwinisme".

Wallace fut aussi un grand féministe. Dans les années 1860, il soulignait que tous les hommes étant égaux, les femmes devaient avoir le droit de vote. Il refusait tout eugénisme et estimait que les femmes sont l’avenir de l’humanité car, disait-il, quand elles seront indépendantes économiquement, bien éduquées, elles auront ce discernement qui améliorera le futur de l’humanité. Il fut aussi antimilitariste, prônait une Inde indépendante, Malte libre, s’opposait à la guerre des Boers, s’interrogea déjà sur l’indépendance du Québec et critiquait fermement la violence du capitalisme.

C’est ce "gauchisme" et ce "spiritualisme" qui l’ont jeté dans l’oubli jusque dans les années 1970 quand on le redécouvrit en Angleterre. En France, par contre, il reste un paria. Sans doute, trop opposé au rationalisme français.