Alain Robbe-Grillet, par Catherine

Francis Matthys Publié le - Mis à jour le

Livres

En 1951, quand Alain Robbe-Grillet (Brest, 18 août 1922) - qui a (déjà) abandonné sa carrière d’ingénieur agronome - rencontre à Paris Catherine Rstakian, vingt-et-un ans, il n’a encore rien publié. Quand elle devient Mme Robbe-Grillet, le 23 octobre 1957, Alain est (déjà) un écrivain connu, figure de proue du Nouveau Roman. Cette année-là, d’A. R.-G., ont (déjà) paru, divisant (déjà) la critique : "Les Gommes", "Le Voyeur", "La Jalousie". Sa renommée ne cessera plus de s’étendre ni d’enflammer la controverse. Quant à sa jeune épouse, un an plus tôt, en 56 donc, elle a publié aux Editions de Minuit, sous le masculin pseudonyme de Jean de Berg, un court et saisissant érotique, "L’image", dédié à Pauline Réage, l’auteure (alors masquée) de "Histoire d’O", roman paru en 1954 chez Jean-Jacques Pauvert. "L’image" était préfacé par P.R.; texte non de Pauline Réage (Dominique Aury) mais d’Alain Robbe-Grillet, ce dont l’on aura la confirmation dans son recueil "Le Voyageur", paru chez Christian Bourgois en 2002. Vingt-neuf ans plus tard, en 1985, sous un nom de plume qui s’est féminisé (Jeanne de Berg), l’épouse du "Pape du Nouveau Roman" publiera l’autobiographique "Cérémonies de femmes" où elle décrit les rituels sadomasochistes qu’elle préside en privé, "créations" teintées de théâtralité auxquelles Alain ne participe pas mais qu’elle lui conte en détail. Aujourd’hui, cinq ans après la disparition à Caen, des suites d’une crise cardiaque, de l’auteur X-trême de "Un roman sentimental" (Fayard, 2007), scénariste de "L’Année dernière à Marienbad" pour Alain Resnais et réalisateur de "Glissements progressifs du plaisir", ce n’est pas Jeanne de Berg qui parle mais son double, Catherine Robbe-Grillet.

Avec la même sincérité que dans son "journal" des années 1957-1962, "Jeune Mariée", en 2004, elle évoque l’homme qui a été l’amour fou de sa vie et dont elle fut non moins l’adorée. Sous forme d’un abécédaire (pour lecteurs avertis), Catherine R.-G. - répondant aux (invisibles) questions d’Emmanuelle Lambert qui signe la vibrante postface - livre un portrait impressionniste, aussi touchant qu’éclairant, de son illustre et provocateur époux dont les "petits travaux", comme il les qualifiait lui-même, font l’objet d’études savantes dans les universités du monde entier. On y lit notamment le très fantasmatique "contrat de prostitution conjugale" qu’il rédigea en septembre 1958 mais que Catherine jamais ne signa. Et jamais Alain ne lui demandera le pourquoi de ce refus. Le récit, aussi, de la liaison qu’entretint ouvertement Robbe-Grillet en 1969-1970 avec l’actrice Catherine Jourdan (décédée en 2011), pendant et après le tournage de "L’Eden et après". Simultanément, également par les soins de la jeune chercheuse Emmanuelle Lambert (auteure d’un hommage à R.-G., "Mon grand écrivain", paru aux Impressions Nouvelles en 2009), est publiée la correspondance échangée entre Alain et Catherine de 1951 à 1990. Deux ouvrages clés qui enchanteront les familiers de l’œuvre d’A.R.-G. en attendant qu’ils disposent d’une grande biographie que l’on appelle de nos vœux autant que de l’édition en DVD de l’intégrale des films qu’il réalisa, injustement et systématiquement maltraités par la critique, de "L’Immortelle" à "C’est Gradiva qui vous appelle". Dans l’espoir de voir enfin entrer, un jour, ses Œuvres dans la Pléiade, consécration dont - à défaut d’obtenir le prix Nobel - Robbe-Grillet rêva tout haut, comme le laisse entendre une letttre (p. 629) de novembre 1985. Si Duras et Claude Simon, mais aussi Sade et Georges Bataille, sont pléiadifiés, Alain Robbe-Grillet a autant qu’eux sa place dans la prestigieuse collection sur papier bible.

Alain Catherine Robbe-Grillet Fayard 238 pp., env. 19 €

Correspondance 1951-1990 Alain et Catherine Robbe-Grillet Fayard 694 pp., env. 35 €

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