Andreas, trente ans de fragments

Entretien Alain Lorfèvre Publié le - Mis à jour le

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Né en 1951, à Weissenfels, en Allemagne de l’Est, Andreas (de son vrai nom Andreas Martens) est apparu sur la scène de la bande dessinée franco-belge à l’orée des années 80, après avoir fait ses études à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, sous la houlette d’Eddy Paape. Il fait partie de la génération de François Schuiten et de Philippe Berthet, qui fit ses armes dans la revue "Le Neuvième Rêve" - où il livra un récit court, "Schizo", fortement marqué par l’influence, alors rare dans la bande dessinée franco-belge, d‘auteurs américains, notamment Bernie Wrightson. Il a d’abord créé Rork, dans les pages du journal Tintin.

Cette série fantastique teintée d’ésotérisme, avec son héros énigmatique, déstabilisa une partie des lecteurs et des responsables du Lombard. Après plusieurs récits courts, ceux-ci décidèrent d’arrêter la publication de Rork. Andreas signa alors "Ark" chez Les Humanoïdes Associés, avant que la publication en album des aventures Rork témoigne de l’intérêt d’un autre public : les 10 000 premiers exemplaires de "Fragments" furent épuisés en quinze jours. Sept albums plus tard, Andreas tourna la page Rork en développant Capricorne, apparu dans l’épisode éponyme de Rork. "Cap" en est à sa seizième aventure, alors que le Lombard entame l’édition d’une intégrale Rork. Jamais deux sans trois : Andreas livre, à cette occasion, une nouvelle aventure de son héros originel, "Les Fantômes". Publiée en couleurs en album, elle apparaît en noir et blanc dans l’intégrale. On y retrouve le style caractéristique d’Andreas : hachures, découpages audacieux, narration exigeante On revient aux planches d’Andreas, parce qu’il y a toujours un détail, une information nouvelle à y découvrir. A l’instar d’un Moebius, au meilleur de sa forme, Andreas est un auteur qui s’apprécie autant pour sa virtuosité graphique que pour sa verve de conteur hors-norme.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de reprendre Rork ?

Tout vient de l’histoire. C’est un récit que j’avais envie de raconter. Souvent je me demande avec qui je peux la raconter. Il se trouve que Rork s’intégrait bien dans ce récit. On retrouve la structure des premiers récits de Rork, où un quidam vient le voir pour lui demander son aide. Rork, c’était vraiment terminé dans mon esprit. Il était inconcevable d’imaginer une histoire qui se passerait après les sept albums existants. Cela serait idiot. Mais une histoire située au début de ses aventures, ça marche.

“Les Fantômes” sort en deux versions, noir et blanc et couleurs. Quelle est, à vos yeux, la version mère ?

En général, je travaille selon le support final. Ici, je suis entre les deux. Je me suis fait plaisir avec le noir et blanc, tout en tenant compte du fait que ce serait mis en couleurs. Je suis satisfait des deux versions.

Sur les planches originales, on retrouve votre patte des débuts, ce stakhanovisme de la mise à l’encre, avec des milliers de hachures par planches. Combien de temps vous faut-il pour une planche de ce type ?

Beaucoup de temps. C’est assez long. C’est difficile à dire. Pour les planches les plus complexes, je peux passer une semaine, là où sur Arc ou Capricorne, je mets deux jours. Mais c’est un autre travail. C’est plus lent. C’est plus ardu. Il faut une discipline de travail, mais c’est un plaisir de le faire. Et il y a la satisfaction du travail achevé.

On se demande comment vous procédez. Réalisez-vous beaucoup d’esquisses, de recherches, avant d’arriver à la composition finale d’une planche ?

Je ne fais pas de story-board. Je dessine et j’encre directement sur la planche. J’ai un scénario avec le découpage et les dialogues. Mais je ne fais pas de mise en page préalable. Je la réalise directement sur la planche. Sinon, j’aurai l’impression de faire deux fois la même chose et je m’ennuierai. J’en suis aussi arrivé, pour les illustrations, à moins préparer. Avant, je dessinais d’abord toutes les hachures. Maintenant, je me laisse davantage porter par l’inspiration. J’ai un crayonné avec une mise en place, mais toute la mise à l’encre se fait sans préparation. Je mets les hachures et les noirs progressivement, jusqu’au moment où je trouve que la composition atteint son équilibre.

Vous avez toujours affectionné les recherches dans le découpage et cassé les codes de la narration traditionnelle – la lecture de gauche à droite, de haut en bas. C’est l’expérimentation qui vous tente ?

Oui. J’aime explorer les limites de la narration, en bande dessinée. C’est ce qui m’intéresse le plus : raconter des histoires, tout en essayant de nouvelles techniques de narration. Ce qui préserve mon intérêt aussi. En général, c’est l’histoire qui commande le mode de narration. Mais il m’est arrivé d’écrire une histoire par rapport à une envie de narration - par exemple, un récit sans texte ou uniquement en gros plan. Mais, le plus souvent, j’attends que se présente la bonne histoire pour satisfaire une envie d’expérimentation graphique. Je veux d’abord raconter des histoires.

Vous êtes né en Allemagne de l’Est, vous avez quitté l’Allemagne à 22 ans, vous êtes influencé par la culture anglo-saxonne, mais vous vivez en Bretagne…

Ce qui m’a attiré, au départ, c’est la bande dessinée franco-belge. J’ai fait mes études à Bruxelles et depuis que j’ai quitté l’Allemagne, je n’y ai plus vécu. Il n’y a rien dans la culture allemande, consciemment, qui influence ce que je fais. La Bretagne, j’y suis venu par un concours de circonstances. Mais j’y suis bien. Et climatiquement, cela se rapproche le plus de ce que j’aime bien. Je ne pourrais pas vivre dans le Sud. J’aime bien les ciels bas.

Lorsque vous étudiez à Saint-Luc à Bruxelles, vous avez découvert des auteurs américains comme Bernie Wrightson, Neal Adams, Frank Miller, qui ont influencé votre travail. Mais n’êtes-vous pas marqué par une tradition graphique allemande – le Bauhaus ou le Wiener Werkstätte ?

Ah non, pas du tout. Bien sûr, il y a des influences européennes dans mon travail. Ce qui m’a amené à la bande dessinée, c’est la bande dessinée franco-belge. Franquin et Jacobs, notamment, ont eu une grande influence sur moi. Je reste un admirateur de Jacobs. Hermann m’a aussi beaucoup marqué. Mais ce sont les Américains qui m’ont ouvert sur un autre mode narratif.

Lisez-vous encore des bandes dessinées ?

Oui, surtout des comics. Mais j’ai peu de temps pour lire. J’accumule les piles de bandes dessinées non ouvertes. Je suis généralement déçu par les lauréats du meilleur album au Festival d’Angoulême. Je pense que la nouvelle génération, plutôt que de faire de se préoccuper de la narration, raconte seulement des histoires, souvent personnelles, en bande dessinée. J’ai lu "Chroniques de Jérusalem" de Guy Delisle. C’est sympa, mais narrativement, ça ne casse rien. Dernièrement, j’ai été marqué par des livres comme "Bandoneon", de Jorge Gonzalez, "Asterios Polyp", de David Mazzucchelli, ou" Là où vont nos pères", de Shaun Tan, que je trouve notamment remarquable parce que c’est un album muet.

Restez-vous attaché à l’album physique ? Le support numérique pourrait vous ouvrir de nouvelles perspectives.

Oui, mais cela ne m’attire pas encore. Je n’ai pas fini d’explorer ce que je peux faire dans un album papier. Sans doute est-ce aussi une question de génération. Plus jeune, je serais sans doute naturellement en phase avec ces nouveaux supports. Mais j’ai grandi avec des albums et j’y reste attaché. Ce qui m’inquiète, ce sont les jeunes auteurs qui expriment sur le Net la nécessité de trouver de nouvelles règles pour la bande dessinée. Il ne faut pas de règles. Il faut explorer tous azimuts. Je suis réfractaire aux tentatives d’encadrement.

Le labyrinthe est d’ailleurs un motif récurrent dans vos histoires.

Sans doute parce que c’est à l’image de mes récits, qui sont des puzzles. Je n’analyse pas trop ce que je fais. Si je le faisais, je m’enfermerais sans doute dans un système. Je préfère me laisser porter et faire choses plus directes. Même si, après coup, il peut m’arriver de découvrir quelque chose dont je n’étais pas conscient.

Rork, Les Fantômes, Le Lombard, 56 pp., 14,45 €

Capricorne t.16, Vu de près, Le Lombard, 48 pp., 12 €

Intégrale Rork t.1, Le Lombard, 256 pp., 32,95 €

Exposition Andreas, galerie Petits Papiers, 91, rue Saint-Honoré, 75001 Paris. Jusqu’au 13/10. www.petitspapiers.be

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