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MICROCOSMES

Les romans de l'Egypte

Robert Verdussen

Mis en ligne le 12/05/2006

«L'Immeuble Yacoubian», emblème d'une littérature face à l'Histoire

Plus peut-être qu'en d'autres lieux et dans d'autres langues, le roman arabe (...) s'est trouvé sommé de faire face à l'Histoire et de méditer des horizons le plus souvent bloqués», écrit Kadhim Jihad Hassan en conclusion d'une complète et récente étude: «Le roman arabe» (Sindbad / Acte Sud). Dans la foulée de Naguib Mahfouz, précurseur du roman égyptien contemporain, les plus récents écrivains du pays des pharaons ne cessent de répondre à cette sommation dans la même tradition réaliste. Que ce soit l'avant et l'après du panarabisme nassérien, les désillusions intellectuelles des années Sadate ou encore la solitude d'une femme du Caire des années 70, leurs récits s'inscrivent inévitablement dans leur histoire.

TABOUS

Alaa El-Aswani ne figure pas dans l'étude de Kadim Jihad Hassan. Ce dentiste cairote vient de mordre le succès à pleines dents avec un premier roman qui a connu d'emblée les cent mille exemplaires, des traductions en plusieurs langues et une adaptation pour le grand écran dont la sortie est prévue en Europe dans le courant de juin. «L'immeuble Yacoubian» est une des innombrables bâtisses cairotes, baptisée du nom de son constructeur, millionnaire des années 30. Les appartements y abritaient une haute société assez homogène avant d'être envahis par une population disparate. L'étudiant pauvre, proie facile des islamistes, croise le rédacteur en chef homosexuel vivant douloureusement sa passion, le millionnaire enrichi par le trafic de drogue et sponsor des imams ou encore l'aristocrate nostalgique obsédé et drogué.

Dans ce décor ravagé par les remous de la politique, à travers des personnages emblématiques d'une société écartelée entre ses inusables traditions et l'inévitable modernité, le romancier bouscule allègrement quelques tabous de l'Egypte d'aujourd'hui. Celui du sexe et, donc, de la femme, cet «univers complet de tentations» régissant les rapports sociaux par-delà pauvreté et richesses. Celui aussi de la corruption à travers laquelle tout don pour la politique se trouve «dévoyé, faussé, mêlé au mensonge, à la duplicité et à l'intrigue». Celui enfin de l'hypocrisie d'une religion qui prêche que «le genre humain est trop méprisable pour qu'on l'aime ou qu'on le déteste en fonction de ses qualités séculières, mais (...) en fonction de son observance de la loi divine». Une dénonciation cinglante dans un style mêlant érotisme gourmand et cynisme ravageur qui ne doit qu'au culot de son éditeur et à son succès immédiat d'avoir échappé à la censure.

Avec «Le temps du kif», Khayri Shalabi, romancier prolixe, met en scène une fumerie de haschich dans laquelle le tout Caire intellectuel, rêvant de trouver les voies de la création, se retrouve à la merci du bon vouloir d'un portier, mi-miséreux mi-noble. Ici, la caricature vise les faiblesses d'un intellectualisme désenchanté et désarmé.

24 HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME

Avec «D'autres nuits», Mohammed El-Bisatie raconte vingt-quatre heures de la vie d'une femme du Caire des années septante. Dans un style étonnamment moderne, écrit au présent, à l'aide de courtes scènes, le portrait de Yasmine s'ébauche au fil de rencontres sans lendemain, de rendez-vous manqués, de hasards éphémères, portrait mystérieux d'une Egyptienne entre présence et absence.

Une constante se dégage de ces trois romans: le récit s'y insère à chaque fois dans un huis clos, microcosme d'une société que l'auteur, à l'affût de ses semblables, examine à la loupe de sa plume. Et ce n'est évidemment pas une ironie de l'histoire si, chez le voisin israélien, il se trouve aussi des romanciers soucieux de comprendre leurs semblables qui recourent au même procédé. Ainsi Yehoshua Kenaz, il y a quelques années, avait-il pour ses personnages de «Retour des amours perdues», planté le décor d'un immeuble populaire de Tel-Aviv dont la chronique devait, elle aussi, inspirer un cinéaste, en l'occurrence Amos Gitaï pour son film «Alila». Au Moyen-Orient, les frontières politiques ne sont heureusement pas celles de la littérature.

© La Libre Belgique 2006

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