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BOULEVERSANT
A la recherche des âmes mortes
Guy Duplat
Mis en ligne le 05/10/2007
Il y a un an, Jonathan Littell faisait l'événement avec ses "Bienveillantes", chronique hallucinée et formidable d'un bourreau nazi ordinaire sur le front de l'Est. Cette année, "Les disparus" de Daniel Mendelsohn en sont le contrepoint, l'antithèse. Les deux livres sont aussi imposants en volume, mais Mendelsohn se concentre sur les victimes juives à travers un cas unique. L'auteur explique longuement ses recherches, durant cinq ans, sur ce qui est arrivé à son grand-oncle Schmiel Jäger, sa femme Esther et leurs quatre filles Lorka, Frydka, Ruchele et Bronia. Ils vivaient dans la petite ville de Bolechow, en Galicie, aujourd'hui ukrainienne, et furent "tués par les Nazis", disait-on simplement. Mais qu'est ce que cela veut dire ? Comment se déroulèrent les dernières années d'horreur de leur vie ? En 650 pages passionnantes et souvent bouleversantes, conçues comme une enquête de détective, Daniel Mendelsohn cherche la vérité. Pour cela, il voyagea à la rencontre des derniers survivants de Bolechow, en Ukraine, en Israël, en Australie, en Suède, à Miami, etc. Il décrit minutieusement les résultats progressifs de sa quête, ses états d'âme et les réflexions qui le traversent.
COMME PROUST
Ce n'est pas sans raison qu'on évoque Proust en parlant de ce livre a priori journalistique. L'auteur cite d'ailleurs Proust en exergue : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignées leurs richesses et leurs mauvais sorts". Certes, comme dans Proust, il faut avoir la patience de se fondre dans les longues digressions sur les moindres sentiments, mais l'enjeu en vaut la peine car en scrutant ainsi le cas très particulier de son grand-oncle et de sa famille, Mendelsohn donne vie aux "disparus", il explique par le plus particulier, la généralité innommable de l'Holocauste. Ce livre démontre qu'en creusant en soi, et juste autour de soi, on peut déterrer le message le plus universel.
Daniel Mendelsohn a 47 ans. Tout est parti d'un souvenir de son enfance, lorsqu'il arrivait dans le salon de ses grands-parents, entouré des vieilles tantes juives. Tout le monde se mettait à pleurer. "Il ressemble tant, disait-on, à l'oncle Schmiel". La même courbe de sourcils, un certain angle de la mâchoire. Et cet oncle, sa femme et ses filles furent "tués par les Nazis". Sans plus.
CAÏN ET ABEL
Trente ans plus tard, Daniel Mendelsohn a voulu savoir qui était cette famille et comment elle était morte, pourquoi son grand-père tenait toujours, cachés dans sa veste, les lettres déchirantes de Schmiel demandant à sa famille américaine les 4000 dollars nécessaires pour fuir la Pologne menacée par les tueries nazies. Mais la famille n'a jamais pu réunir une somme énorme pour l'époque, ce qui suscita chez elle une immense culpabilité.
En menant son enquête, Daniel Mendelsohn rencontre des personnages cocasses, bigarrés, fiers ou lâches. Il remonte jusqu'aux drames, aux circonstances horribles de la mort de sa famille dans les "Aktion". Il revient à Bolechow où, jadis, Juifs et Ukrainiens vivaient pourtant en bonne entente. Mais celle-ci éclatera. Caïn tue Abel. Les voisins dénoncent les Juifs, ou tuent ceux avec qui ils avaient pourtant si longtemps cohabité. Chez Mendelsohn, les bourreaux ne sont pas des psychopathes mais des gens ordinaires, bons pères de famille, qui se rendent à la messe le dimanche. On lui avait toujours dit que "les Allemands étaient méchants, les Polonais étaient pires mais les Ukrainiens étaient les pires de tous". Mais les Ukrainiens sortaient d'une famine de millions de morts suscitée par Staline. Mendelsohn ne juge pas, il cherche et raconte avec humilité. Et c'est l'âme humaine, ses failles, ses fragilités et ses forces qui en sortent. Les "disparus", les bourreaux et les héros ont un visage.
Comme avec un choeur antique, le livre mêle au récit des commentaires bibliques, souvent tirés du rabbin Rachi du XIe siècle, sur Caïn et Abel, sur le déluge et sur Sodome et Gomorrhe. Les châtiments de Dieu, la folie des hommes.
Au bout de cette quête, c'est un peu chacun qui se retrouve plus humain et plus sensible.
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