Abonnez-vous a La Libre Belgique

CONSÉCRATION

Chicago l'Egyptienne

Robert Verdussen

Mis en ligne le 05/10/2007

Alaa El Aswany publie son deuxième roman : une oeuvre majeure

Avec Alaa El Aswany, le roman arabe moderne trouve sans conteste un successeur à son père fondateur, Naguib Mahfouz, disparu l'an dernier. Succession d'autant plus remarquable qu'elle concerne un dentiste dans la cinquantaine, venu à la littérature il y a quelques années seulement avec une première oeuvre qui avait connu un succès immédiat, en Egypte d'abord et surtout, "L'Immeuble Yacoubian". Troquant la fraise contre la plume, il plongeait celle-ci dans le vivier turbulent, chaleureux et roublard d'un petit peuple dont la gigantesque bâtisse de la capitale égyptienne constituait le microcosme idéal. A décortiquer les grouillements incessants entre les étages d'une société indescriptible, il se faisait l'anthropologue minutieux et facétieux de ses concitoyens, à la fois si différents et tellement semblables. Pour un écrivain venu tardivement à la littérature, un deuxième roman représentait une épreuve d'autant plus risquée. "Chicago" balaye toutes les craintes et comble les espérances des lecteurs d'El Aswany.

L'écrivain y confirme sa maîtrise dans le déroulement du récit comme dans la finesse à la fois implacable et drôle des portraits, mais aussi dans une construction littéraire entre puzzle et mosaïque et dans la pertinence de l'analyse psychologique d'un peuple éternellement écartelé par son histoire. "Yacoubian" décrivait les déchirements d'une société confinée sur elle-même, sur ses petits et grands problèmes, inégalitaire et jouisseuse, dans le huis clos réducteur jusqu'à l'insoutenable d'un immeuble titanesque. "Chicago" reprend le même thème mais lui confère une dimension universelle.

Il évoque ceux des Egyptiens étudiants en médecine - El Aswany fut l'un d'eux à Chicago, décor de son roman - qui bénéficient de la redoutable chance de pouvoir immigrer, grâce à un régime politique parfois détesté, pour terminer leurs études dans une Amérique à la fois proche et crainte, mais aussi lointaine et enviée.

DÉCHIREMENTS PLURIELS

Par petites touches, au fil du destin de personnages divers dans leur manière de gérer une même angoisse, il rend sensibles les déchirements de ces immigrés partagés, eux, entre la nostalgie de l'Egypte natale et la séduction d'une Amérique synonyme d'une vie radicalement nouvelle. A ceux-là, une véritable intégration apparaît souvent impossible et pourtant indispensable au risque, sinon, d'un rejet définitif. Certains réussissent à équilibrer leur existence mais s'exposent à tout moment à tomber dans la perte de leur personnalité sans espoir d'en acquérir une autre ou dans le refus d'un mode de vie pourtant incontournable. Sans parler de ceux parmi ces jeunes Egyptiens, opposants farouches au régime de leur pays et à ses protecteurs américains, qui se retrouvent dans une Amérique finalement accueillante mais aussi intolérante. Pour eux, le déchirement n'est plus seulement social ou culturel. Il est aussi idéologique, confrontant chacun à une générosité intéressée mais réelle, à la conscience aussi que celle-ci ne vaut, certes pas, pour tous les peuples de la terre.

L'INTOLÉRENCE LATENTE

Ici, l'oeuvre d'El Aswany atteint la dimension d'une fiction mondialiste qui dépasse, et de très loin, les frontières de l'Egypte mais confère en filigrane à son peuple une dignité sans doute insoupçonnée jusque-là. Une dignité magnifiée, en contraste, par la lâcheté d'étudiants vulnérables qui ne résistent pas aux agissements de services secrets guettant non seulement les contestataires mais aussi les Coptes, dont la religion est à peine tolérée en Egypte. Dans un parallélisme évident, le racisme latent d'une certaine société américaine répond en quelque sorte à cette intolérance et ajoute à l'étroitesse du piège dans lequel s'enferrent les personnages. A travers grands drames et petits bonheurs, ces derniers se rencontrent, s'évitent, se détestent, s'aiment aussi, dans une apparente bousculade romanesque.

La plus touchante est sans doute cette jeune femme venue du delta du Nil dont la pudeur pieuse et voilée va se trouver gommée par l'illumination du plaisir de la chair, jusque-là abhorré. Les plus dérangeants, ce diplomate, ancien tortionnaire des services secrets au Caire, et le président des étudiants égyptiens qui est à sa solde. Attachant enfin, ce vieux professeur américain, pacifiste depuis la guerre du Vietnam, qui recueille une veuve et son enfant rencontrés dans une manifestation altermondialiste et se coupe de son entourage parce que la dame est de race noire. Une visite aussi imaginaire qu'officielle du président égyptien dans ce petit monde aux opinions bigarrées permet à El Aswany d'ajouter sans détour à son roman une dimension d'une courageuse audace. Le romancier, ici, n'est plus seulement l'observateur perspicace d'une société déracinée. Il s'affirme, sur le plan politique cette fois, parmi les contestataires du régime de son pays qui, certes, ne les supporte pas. Cet aspect-là achève de conférer à "Chicago" l'envergure d'une oeuvre majeure.

© La Libre Belgique 2007

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page