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LANGAGE

La leçon de Cécile Ladjali

Eric de Bellefroid

Mis en ligne le 05/10/2007

Un magnifique essai sur la "Mauvaise langue" héritée du SMS et des banlieues tristes

Il est des coins de banlieue, en France, où les jeunes des lycées pensent que parler bien, s'exprimer en une belle langue, est l'apanage des bouffons et des tapettes. Tous les jours, quant à elle, Cécile Ladjali se bat contre cette image amoindrissante de la culture classique, et joint le geste à la parole, dans son lycée de Seine-Saint-Denis, pour convaincre ses élèves du contraire. Et leur dire que la construction de leur personne humaine passe par le langage, la grammaire, la musique des mots.

Née de mère iranienne à Lausanne en 1971, la jolie Cécile Adjali est une figure originale. Agrégée de lettres modernes, elle est professeur de français au lycée Evariste-Galois de Noisy-le-Grand ainsi qu'à la Sorbonne Nouvelle. Engagée jusqu'à la rage, elle a pris le pari d'enseigner les grands textes à de grands enfants issus de milieux défavorisés.

ÉLOGE DE LA TRANSMISSION

Romancière ("Les Souffleurs", Actes Sud, 2004), poète et auteur de théâtre, elle est très proche également du linguiste et critique littéraire George Steiner, avec qui elle commit un heureux essai, "Eloge de la transmission : du maître à l'élève", en 2003 (Folio). C'est à partir de ce moment-là qu'on l'entendit plaider que la guérison - et, mieux encore, la prévention - de la délinquance impliquait la maîtrise des mots et du langage.

Elle approfondit aujourd'hui en toute beauté ce constat, dans un petit livre ("Mauvaise langue") que les angoissés de notre temps, et nous songeons ici très vénérablement aux enseignants et à certains parents, liront toutes affaires cessantes. Car si le propos, percutant, peut se résumer en moins de deux cents pages, il ne le peut hélas en cent lignes. Trop de belles idées, dont on ne doute pas un instant de l'absolue pertinence, y sont en effet consignées.

"L'école permet aux consciences en formation de s'épanouir grâce à une rencontre salvatrice avec le langage. Mais elle doit se battre contre une modernité qui, par certaines des valeurs qu'elle véhicule, tourne le dos au langage dans ce qu'il suppose comme rapport au classicisme, à l'exigence, à la lenteur, et au silence."

LA MÉMOIRE STRUCTURANTE

D'aucuns, peut-être, la jugeront réactionnaire ; d'autres, démagogue. Réactionnaire, par exemple, lorsqu'elle se livre à une apologie de l'étude par coeur de certaines pages - des poèmes, des tirades de théâtre, des incipit de roman. Elle se dit convaincue, de fait, que la mémoire des textes est ce qui structure notre être en profondeur jusqu'à la mort. Et cite l'exemple de Primo Levi, qui ne devint pas fou à Auschwitz parce qu'il récita à son ami Picolo des vers entiers de "L'Enfer" de Dante.

Ayant enseigné un an dans un lycée général à Drancy, Cécile Ladjali raconte avec émotion comment elle suscita le désir, chez des élèves qui vivaient à côté de la gare et entendaient le crissement des trains le matin avant d'aller en classe, d'exprimer par le poème un "malaise qui ne se pensait pas". A l'encontre même du postulat nihiliste d'Adorno, édictant qu'il n'était plus possible d'écrire de la poésie après Auschwitz.

© La Libre Belgique 2007

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