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RÉMINISCENCES
A chacun ses morts
Jacques Franck
Mis en ligne le 05/10/2007
Elégie, poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, dit le dictionnaire. C'est donc le mot qui convient au livre que Stéphane Lambert consacre à ses morts. Un lamento par l'exceptionnelle musicalité de l'écriture, qui n'a pourtant rien de baroque. L'auteur confère toujours à ses récits quelque chose de noir et de douloureux, mais contrairement au dernier, "Filiations", bien compliqué, "Mes morts" expriment avec limpidité, et dans un phrasé admirable, sa relation à la mort. C'est assurément, sur le plan formel, son plus beau livre.
Remontant à son enfance, Lambert recense ses morts. Un camarade de classe et de jeu qui se suicida à 12 ou 13 ans. Son oncle qui se jeta dans la Meuse. Son ami Laurent de Graeve, que la maladie emporta à 32 ans. Mais plus que tout, l'a ravagé la mort de son grand-père : "Avec la mort de mon grand-père, mon enfance est morte définitivement. Elle a glissé dans le caveau avec son cercueil." Ce grand-père, il le retrouvait dans sa ferme, l'accompagnait dans ses promenades, l'écoutait, l'interrogeait, se reliant par lui à la vie, aux saisons, au sentiment d'éternité que peut inspirer la nature immortelle et changeante.
Ces défunts qui le hantent, qui l'habitent, il les recueille en lui, leur prête un peu de sa vie en échange de la mort qu'ils lui infusent : "Quand je revois tous ceux-là déjà morts, tous ceux-là pour qui mes yeux se sont noyés de larmes, tous ceux-là à qui c'est arrivé, chez qui elle est venue, qui l'ont vue venir peut-être, qui ont senti leur vie partir, les déserter, quand je revois tous ceux-là, je sens que ma vie, tout ce qui me reste de vie, pèse de tout leur poids, que c'est moi qui les porte, et que c'est du poids de tous ces morts que l'on porte en soi qu'un jour aussi on s'effondre."
Si prenant que soit ce petit livre, et si fidèles que l'on se veuille au souvenir de ceux qu'on a aimés, on voudrait souhaiter à l'auteur de ne pas se laisser plomber par la mort, celle des autres ou la sienne à venir. Vivre, c'est aussi se mêler aux vivants, peut-être vivre pour eux, et puis aussi goûter la magie des villes, les beautés de l'art, la force d'un amour que l'on reçoit ou que l'on donne, les joies d'un instant d'autant plus parfait que nous le savons éphémère...
UNE MAMAN HÉROÏQUE
A chacun ses morts. Huguette de Broqueville évoque sa mère dans un ouvrage baptisé roman, bien que fondé sur des faits vrais. Cette mère fut l'agent 7502 dans un réseau de renseignement sous l'Occupation. Devenue presque centenaire, elle se laisse questionner par son arrière-petite-fille de six ans, Julie, et se laisse soutirer par elle des souvenirs qu'elle n'avait jamais racontés : ses rendez-vous clandestins, ses transcriptions nocturnes des informations recueillies, les opérations périlleuses que cette mère de cinq enfants mena au risque, aux dépens, peut-être, de sa famille. On peut discuter son choix, non son héroïsme.
Présidente du P.E.N. Club francophone de Belgique, l'auteur nous donne, à travers une mise en scène familiale, le portrait d'une femme qui fut belle, coquette, rieuse, avant de se transformer en une héroïne de l'ombre. A travers elle aussi, c'est la saga d'une famille nombreuse pendant la dernière guerre qu'elle esquisse avec finesse et ancre dans le réel.
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