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DOCUMENTS
Un humour très bolchevik
Christophe Lamfalussy
Mis en ligne le 05/10/2007
Pendant les années 20 et 30, des membres de la direction soviétique passaient leur temps, lors des longues séances du Politburo ou du plénum du parti, à caricaturer leurs semblables. Staline parfois y ajoutait un commentaire, à l'aide le plus souvent d'un gros crayon bleu.
Ces dessins ont été retrouvés dans les archives centrales du Parti communiste d'Union soviétique et sont publiés dans un livre en français qui vient de paraître chez Tallandier à Paris. La version originale a été publiée en russe, de la main d'Alexandre Vatline, historien à l'université Lomonossov de Moscou, et de Larissa Malchenko, employée aux archives du Parti communiste soviétique.
LOURD ET GRINÇANT
"Dessine-moi un bolchevik" est un étonnant morceau d'histoire, compilé à partir de croquis dessinés par des responsables soviétiques comme Nicolas Boukharine, l'un des théoriciens du marxisme, ancien directeur de la Pravda, ou Valeri Mejlaouk, le chef du Plan.
On ne rit pas vraiment à leurs dessins, car on sait que leurs auteurs, ainsi que la plupart des dirigeants qu'ils croquaient, ont été éliminés durant les purges staliniennes. Cet humour un peu lourd et grinçant, à usage interne, reflète parfaitement la contradiction d'hommes qui imposaient la censure idéologique à l'extérieur de leur cénacle et s'adonnaient à la caricature politique en son sein.
C'est aussi un monde d'hommes qui transparaît. Hormis la compagne de Lénine, les femmes ne sont représentées que sous les traits d'une femme de ménage ou d'une secrétaire.
Staline aimait ces caricatures, et il ajoutait, quand le dessin lui parvenait du bout de la table, ses considérations. L'un d'entre eux montre le commissaire du peuple aux Finances, nu et pendu par les couilles. "Pour tous ses péchés, passés et présents", écrivit Staline, "pendez Brioukhanov par les couilles. Si les couilles tiennent, considérez-le comme acquitté. Si elles ne tiennent pas, noyez-le dans le fleuve."
L'OMBRE DES PURGES
Le livre est bien articulé avec ses 181 dessins et ses notices biographiques. Il est aussi salutaire. A l'heure où certains en Russie veulent réhabiliter Staline, l'homme qui a défendu la Russie contre les troupes d'Hitler, on redécouvre l'autre face du dictateur qui fit notamment fusiller ou disparaître près de 500 000 membres du parti. De nombreux intellectuels, partisans de la première heure, furent éliminés. Ainsi Nikolaï Kondratiev, l'éminent économiste qui inventa le concept des cycles longs alors qu'il dirigeait l'Institut de la conjoncture, fut jeté en prison en 1930, puis fusillé en 1938. Le livre souligne, plus que n'importe quel discours, l'impitoyable gâchis qu'entraîne un régime totalitaire. Au total, près d'1,7 million de Soviétiques ont été arrêtés entre août 1937 et novembre 1938, dont 818 000 furent exécutés, selon le groupe Memorial.
Vladimir Poutine n'a jamais fait l'éloge de Staline, mais son premier conseiller en stratégie politique, Vladislav Sourkov, a participé à la rédaction d'un manuel d'histoire où les auteurs présentent Staline certes sous les traits d'un homme brutal, mais aussi comme un champion de l'industrialisation après la Seconde Guerre mondiale.
"Nous devons nous souvenir de ceux qui ont souffert, car c'est une leçon pour nous tous", a déclaré fin septembre l'ancien président Mikhaïl Gorbatchev, à l'ouverture d'un colloque marquant à Moscou le 70e anniversaire des grandes purges de Staline. "Nous devons faire sortir le stalinisme de nous-mêmes."
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