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Littérature, art et cinéma
Les Belges dans le chagrin
guy duplat
Mis en ligne le 20/03/2008
Chaque année, on attendait avec impatience que le Prix Nobel le consacre. Mais les académiciens, bien mal inspirés, ont raté le coche. Ils n'auront pas couronné cet immense artiste dont "le seul tremplin est la passion" comme il le disait, ce lion rugissant des arts, cet anarchiste de la pensée, ce "Peau-Rouge qui ne marchera jamais en file indienne" comme aurait dit Achille Chavée. Il est mort par euthanasie, à sa demande, à l'hôpital d'Anvers, ce mercredi à 78 ans, alors qu'il souffrait de la maladie d'Alzheimer.
Bien sûr, il y a d'abord "Le Chagrin des Belges" publié en 1983, livre fondamental, indispensable. Marqué par "la virtuosité désarmante de l'écriture et de la composition, la vérité criante des personnages, la véhémence tendre et l'ironie mordante du propos", comme l'écrivait Jacques Franck à sa sortie. C'était le premier grand roman sur l'Occupation. Claus y évoque le comportement de ses compatriotes pendant la dernière guerre dans le petit village de Walle et peint sous les traits de Louis Seynaeve, le Flamand fricoteur, conformiste et profiteur avec un réalisme qui rappelle celui de Pieter Bruegel l'Ancien ou de James Ensor. "Le Chagrin des Belges, je l'ai écrit pour que mes deux fils sachent comment leur père avait vécu dans une civilisation tout à fait étrange et néandertalienne. J'ai voulu leur montrer ce que c'était de vivre avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre dans une toute petite communauté", expliqua l'écrivain.
Léopold II et "Vendredi"
Le théâtre de Claus n'est pas moins marquant. Le KVS vient de rejouer en français, à Charleroi, Bruxelles et Kinshasa, "Léopold II", critique vitriolée du second roi des Belges et de son entreprise économico-religioso- coloniale. Le théâtre "Le Public" vient aussi de rejouer "Vendredi", formidable et oppressant huis clos marqué par l'inceste.
Né le 5 avril 1929 à Bruges, Hugo Claus fut écrivain, poète, dramaturge, cinéaste, peintre. Fils d'un imprimeur, malheureux dans l'école classique, il s'enfuit de la maison paternelle pour travailler comme ouvrier saisonnier en France. A Paris, il rencontre Antonin Artaud et participe à la révolution surréaliste et fit partie du mouvement Cobra (1948-1951). Après un séjour en Italie où il apprend à connaître le milieu cinématographique, il retourne en Flandre et commence une carrière de romancier. Son premier roman, "De Metsiers" ("La chasse aux canards"), est un livre rural flamand d'un réalisme brutal; il paraît en 1951. C'est le début d'une vie d'écrivain particulièrement féconde pour Hugo Claus qui publie plus de 150 écrits.
A la fin des années 1960, Claus joue un rôle important dans le mouvement contestataire qui veut réformer la politique sociale et culturelle en Flandre. En 1997, il reçoit le prix Pasolini, attribué par un jury international pour saluer l'ensemble de sa carrière.
Considéré comme un des romanciers belges les plus talentueux de son époque, Hugo Claus se définissait lui-même comme un "flamingant francophone". "Je suis Flamand, disait-il, car on trouve dans mon oeuvre ce mélange de mysticisme et de sensualité de Ghelderode et Crommelinck." Il est surtout le critique sans concessions du traditionalisme et du provincialisme de la société flamande, tout en portant à l'universel l'évocation de la médiocrité. En septembre dernier, en pleine crise politique, il signa encore avec 400 autres personnalités flamandes une pétition pour s'opposer au "discours de séparatisme qui plane dans les négociations gouvernementales".
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Hugo Claus, écrivain, poète, peintre, était aussi cinéaste. Et de l'avis de Gabrielle Claes, directrice de la Cinémathèque, il est l'auteur de plusieurs "très, très bons" films. Passons sur "Le lion des Flandres", narrant la bataille des Eperons d'or et qui ne laissera pas de grands souvenirs, mais trois films au moins sortent du lot. Et d'abord "Sacrament" (1989), un film comme le "Festen" de Lars Von Trier, mais réalisé avant "Festen". Un film à la manière de Bunuel racontant une noce de famille qui tourne mal, ce qui permet à Claus de dénoncer le carcan des moeurs bourgeoises. Bons films aussi avec "De vijanden" ("Les ennemis") en 1967 et "Vrijdag" ("Vendredi") en 1980 tiré de la pièce éponyme et racontant dans un huis clos oppressant, une terrible histoire d'inceste dans un milieu paysan. Hugo Claus écrivit aussi le scénario de "Mira" film culte de la fin des années 60.
Dans ces trois films, il y a certes, une importante dimension théâtrale mais qui a aussi toute sa force cinématographique de dénonciation, de révolte et de sentiments exprimés avec force. Une anarchie qu'on retrouve évidemment dans son "Chagrin des Belges".
Le grand public se souvient aussi qu'Hugo Claus eut une longue liaison avec Sylvia Kristel, l'actrice fétiche d'"Emmanuelle".
Par contre, on a souvent oublié son coup d'éclat en 1967, au festival du film expérimental de Knokke. On y organisait des performances et Hugo Claus mit au point l'élection de "Miss festival" qui avait la particularité d'être élue parmi des... hommes nus. Cela valut une plainte pour outrage aux bonnes moeurs du procureur de Bruges qui reçut le directeur du festival qui n'était autre... que le ministre de la Justice Pierre Vermeylen !
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